L'émigration aujourd'hui

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L'essentiel :
  • En moyenne sur la période 2006-2013, 213 000 Français ou personnes nées en France quittaient chaque année le territoire pour s’installer à l’étranger et leur nombre augmenterait de façon continue ;
  • Près de trois personnes sur quatre (74%) ayant quitté la France sur la période étaient nées en France et/ou de nationalité française et seulement une sur quatre était un immigré qui rentrait dans son pays ou allait dans un autre pays que la France ;
  • En 2013, le départ net de personnes nées en France (sorties - retours) s’élevait à 120 000 : c’est comme si la population de la ville de Metz quittait la France ;
  • Au total, l’émigration représenterait chaque année un manque à gagner global de 10,5 milliards d’euros, selon les calculs de Jean-Paul Gourévitch.

 On évoque aujourd’hui très souvent dans le débat public le solde migratoire - en soustrayant des flux à d’autres. S’il a tendance à relativiser l’importance des flux, le recours au solde migratoire conduit également à mélanger des phénomènes distincts, en l’occurrence l’immigration et l’émigration : en recourant au solde, on ne voit ainsi ni l’importance réelle de l’immigration (voir fiche dédiée) et celle de l’émigration et l’on passe à côté d’une bonne compréhension de chacun de ces phénomènes. « Le faible solde migratoire de la France résulte de flux importants qui se compensent » titrait ainsi l’INSEE dans une étude de 2015[1]. De quelle manière ces flux se compensent-ils ? Numériquement, seulement car l’immigration et l’émigration ont un impact économique et politique réel qu’il convient d’étudier.

 Dans l’édito du numéro 730 de la revue Population & Avenir[2], le démographe Gérard-François Dumont notait ainsi que « pendant une période qui a duré sept ans [de 2006 à 2013], le solde migratoire de la France hors Mayotte, donc de la France métropolitaine et des quatre départements d’outre-mer (Guyane, Guadeloupe, Martinique et La Réunion), est estimé à 408 000 personnes. Il s’agit d’un solde, donc entre les personnes qui viennent habiter en France – les entrées – et celles qui ont décidé de la quitter pour aller résider dans un autre pays – les sorties. La décomposition du solde met en évidence une mobilité non négligeable. En effet, 2 475 000 personnes sont venues habiter en France tandis que 2 070 000 sont parties habiter à l’étranger ! ». Si un article est consacré à la thématique de l’immigration, celui-ci se concentrer sur l’émigration. Dans un premier temps, nous établirons un état des lieux de l’émigration en France : combien de personnes quittent le territoire et qui sont-elles ? Nous essaierons également d’analyser les raisons qui poussent les Français et personnes nées en France à quitter le territoire. Dans un second temps, nous analyserons l’impact démographique, économique et politique du phénomène.

 Avant d’aller plus loin, établissons quelques définitions. Les émigrés sont ceux qui ont décidé de quitter leur pays pour s’établir à l’étranger. Le terme d’expatriés désigne généralement les Français établis à l’étranger sans préjuger du fait qu’ils envisagent de revenir ou non dans le pays. Nous emploierons sans différence l’un et l’autre termes.

1. Alors que le nombre d’immigrés ne cesse d’augmenter en France, de plus en plus de Français décident de faire le chemin inverse et de quitter le territoire national, parmi lesquels de nombreux jeunes diplômés

1.1. En moyenne sur la période 2006-2013, 213 000 Français ou personnes nées en France auraient quitté le territoire chaque année pour s’installer à l’étranger et leur nombre augmenterait chaque année

 Une note de l’INSEE publiée en octobre 2015 et intitulée « L’analyse des flux migratoires entre la France et l’étranger » [3] permet d’apprécier l’importance de l’émigration en France sur la période récente. Entre 2006 et 2013, sur une période de sept ans, 2 010 000 de personnes ont quitté la France. Parmi elles, on compte 519 000 immigrés arrivés en France qui sont repartis, 81 000 Français nés à l’étranger et enfin 1 410 000 personnes nées en France - majoritairement de nationalité française comme l’explique le démographe Gérard-François Dumont[4]. Le démographe précise que la catégorie des personnes nées françaises à l’étranger correspond essentiellement aux enfants de ce qu’il est convenu d’appeler des expatriés : « Ces enfants migrent vers la France soit lorsqu’ils accompagnent leurs parents revenant dans leur pays de naissance après une période professionnelle à l’étranger, soit parce que c’est en France qu’ils trouvent des opportunités d’études supérieures en sortant par exemple d’un lycée français à l’étranger. »  Ces individus sont ensuite susceptibles d’effectuer le chemin inverse et de quitter la France.

Bilan des entrées et sorties entre 2006 et 2013 (extrait de la revue Population & Avenir n°730)

Ainsi, près de trois personnes sur quatre (74%) ayant quitté la France sur la période étaient nées en France et/ou de nationalité française et seulement une sur quatre était un immigré qui rentrait dans son pays ou allait dans un autre pays que la France.

Graphique OID à partir de sources INSEE

 L’importance de ces flux sortants, essentiellement composés de Français ou personnes nées en France qui quittent le territoire, témoigne de la faible attractivité de la France pour la période étudiée : ce nombre comprend en effet « les nombreux Français qui considèrent que leurs chances de réussite professionnelle sont plus élevées à l’étranger, ce qui les conduit à partir, d’où par exemple la présence de plusieurs centaines de milliers de Français au Royaume-Uni. »  note Gérard-François Dumont. De façon plus générale, l’analyse des flux entrants et sortants révèle que la France demeure très attractive pour les immigrés et est répulsive pour un nombre croissant de Français et personnes nées en France, notamment pour les jeunes diplômés.

 L’analyse de l’émigration sur la période récente montre que les flux augmentent et qu’un nombre croissant de Français et/ou personnes nées en France quittent le territoire alors que, dans le même temps, le nombre de retours semble stable. Dans sa note de 2015, l’INSEE titrait ainsi que « davantage de personnes nées en France partent pour l’étranger » . Sur la période 2006-2013, le nombre de départs de personnes nées en France a progressé de 5,2% par an en moyenne. En 2013, près de 197 000 personnes nées en France ont quitté le territoire, soit 59 000 de plus qu’en 2006. Parallèlement, les retours de personnes nées en France sont stables, autour de 78 000 personne.

Ainsi, en 2013, le départ net de personnes nées en France (sorties - retours) s’élevait à 120 000 : c’est comme si la population de la ville de Metz quittait la France. Dans son rapport Les Français à l'étranger - l'expatriation des Français, quelle réalité ?[5] publié en mars 2014, la CCI Paris-Île-de-France arrivait à des conclusions proches : « qualifiée et active » , la population des Français établis à l’étranger a augmenté de « 3% à 4% par an au cours des dix dernières années » .

 Le stock, c’est-à-dire le nombre total de Français présents à l’étranger, est difficile à déterminer en raison de l’absence de sources statistiques et de définition précise. L’INSEE indique que « le ministère des affaires étrangères gère le registre mondial des Français établis hors de France. L’inscription à ce registre est facultative, mais elle leur offre différentes facilités pour effectuer des démarches administratives, accéder à des procédures (inscription sur les listes électorales françaises, vote à partir de l’étranger) ou à des prestations liées à la résidence à l’étranger (bourses scolaires par exemple). »  Il permet ainsi d’estimer le nombre de Français présents à l’étranger : à la mi-2013, 1,6 millions de Français résidant à l’étranger étaient recensés et l’INSEE estimait leur nombre total à entre 2 et 3 millions.

1.2. Si les raisons de l’expatriation ou de l’émigration sont multiples, il ressort de plusieurs études qu’une partie des personnes quittant la France, en particulier des jeunes diplômés, est « désenchantée » et voit en l’émigration une opportunité pour mieux s’épanouir professionnellement

 En 2014, Julien Gonzalez, jeune auteur, publiait Trop d’émigrés ? Regards sur ceux qui partent de France[6] pour le compte de la Fondation pour l’innovation politique. Il proposait une typologie des émigrés français avec trois principales catégories :

  • L’émigration patrimoniale, c’est-à-dire les détenteurs de patrimoine qui quittent la France en raison du niveau d’imposition du patrimoine ;
  • Les émigrés économiques, qui considèrent que les mérites et la prise de risques ne sont pas ou plus reconnus en France et que l’écosystème français est « peu propice à la création d’entreprise et de richesses » ;
  • Les « émigrés désabusés », catégorie la plus récente et qui ne cesse de grossir selon l’auteur, désenchantés et qui ne voient pas de perspectives au sein de leur patrie.

 Jusqu’à 2014, l’institut de sondage IFOP réalisait pour Deloitte un « baromètre de l’humeur des jeunes diplômés »[7]. Il montrait que ces derniers accordent peu d'« arguments » à la France pouvant les inciter à y travailler. Le meilleur d'entre eux, la « qualité de vie », n'en séduisait que 44 %. En revanche, une majorité déplorait « l'état du marché de l'emploi », « l'environnement politique et social » et « l'état de l'économie ».

2. Couplé à l’importance de l’immigration, le départ de plus en plus important de Français à l’étranger et notamment de jeunes diplômés soulève des enjeux démographiques, économiques mais également politiques

 D’un point de vue démographique, le solde migratoire étant positif, la France gagne chaque année de nouveaux habitants par le jeu des entrées et sorties ce qui, à première vue, peut sembler positif même si ce sont essentiellement des immigrés qui arrivent et des personnes françaises ou nées en France qui quittent le pays.

 Au niveau économique, le pays « ne peut être gagnant que si la formation et l’esprit innovateur des entrants sont supérieurs à ceux des sortants » précise le démographe et économiste Gérard-François Dumont. Ce n’est pas le cas aujourd’hui dans la mesure où le niveau d’études de ceux qui arrivent et inférieur à celui de ceux qui entrent, comme l’identifiait le Conseil d’analyse économique (CAE) en 2014 dans une étude intitulée « Préparer la France à la mobilité internationale croissante des qualifiés »[8]. Les expatriés sont également beaucoup mieux formés que la moyenne nationale : alors qu’en 2014, 12,5% de la population française disposait d’un diplôme supérieur ou égal à BAC+2, 53% des expatriés disposaient d’un diplôme supérieur à BAC+3 (Etude CCI Paris-Île-de-France pour Deloitte).

 Dans un article de 2014 intitulé « La France doit se préparer à l’émigration de ses cerveaux », le journal Le Monde mettait également en avant les risques d’une telle situation pour l’économie française.

 Pour le Conseil d’analyse économique (CAE), l’un des points les plus importants - au-delà de la question du niveau des diplômés - réside dans le fait que ceux qui partent sont dans la tranche d’âge des 25 à 50 ans, c’est-à-dire la tranche d’âge où « ils devraient équilibrer les comptes sociaux et les coûts de leurs formation initiale », souvent gratuite et essentiellement financée par l’impôt. Et ce d’autant plus qu’un nombre croissant de ceux qui quittent la France songent à demeurer à l’étranger pour l’ensemble de leur carrière : 28% des expatriés souhaitaient en effet effectuer toute leur carrière à l’étranger selon le rapport de 2014 réalisé par la CCI Paris-Île-de-France.

 Dans un ouvrage intitulé Les véritables enjeux des migrations[9], Jean-Paul Gourévitch va plus loin dans l’analyse économique puisqu’il analyse tantôt en recettes (gains) tantôt en dépenses (manque à gagner lié à l’émigration) l’impact de l’émigration sur les investissements pour l’éducation, les frais de structure, le déficit de productivité induit, l’entrepreneuriat et la main d’oeuvre, les étudiants, la fiscalité, les transferts de fonds, etc. A titre d’exemple, les expatriés rapatrient de l’argent en France qui contribue à l’économie nationale. En même temps, souvent formés gratuitement - avec les impôts - en France, les expatriés contribuent au dynamisme économique d’un autre pays et ne contribuent pas à l’équilibre du système social français, ce qui génère un manque à gagner. Au total, l’émigration rapporterait chaque année 593 millions d’euros et coûterait 11,1 milliards d’euros à la France, ce qui fait un manque à gagner global de 10,5 milliards d’euros.

TypologieDépenses ou manque à gagnerRecettesBalance
Investissements pour l’éducation7 449164-7 285
Frais de structure320 -320
Déficit de productivité589 -589
Emigration entrepreneuriale et de main d’oeuvre1 305 -1 305
Emigration étudiante 159+159
Emigration immobilière et retraitée691 -691
Emigration fiscale659 -659
Impact des transferts de fonds 138+138
Taxation des expatriés 132+132
TOTAL11 103593-10 510

Source : Calculs de Jean-Paul Gourévitch, Le véritable enjeux des migrations (p. 153)

 Les analyses démographiques et économiques ne sauraient être suffisantes dans la mesure où l’entrée et la sortie de personnes du territoire français a aussi des conséquences politiques, notamment sur la société française. L’entrée croissante d’immigrés sur le territoire français (voir notre fiche dédiée), avec leur culture d’origine (voir notamment l’intervention de Pierre Brochant lors du colloque de la Fondation Res Publica consacré à l’immigration[10]) et le départ également croissant de Français et de personnes nées en France, essentiellement de culture française, exerce un impact réel sur la société française.

Conclusion

 Au total, le système migratoire de la France est fortement contrasté puisqu’il est attractif pour des personnes immigrées et de plus en plus répulsif pour les Français et notamment les jeunes diplômés. Cette situation n’est pas sans impact sur les finances publiques, l’économie française et la société française.

 Alors que l’immigration occupe à juste titre une part importante du débat public, il devrait en être de même pour la question de l’émigration afin d’éviter que se poursuive le départ massif de Français vers l’étranger et notamment de certains jeunes qui constituent la force vive de notre Nation.

Pour aller plus loin :
  • Jean-Paul GOUREVITCH, Les véritables enjeux des migrations, 2017

  • Gérard-François DUMONT, « La France, pays d’immigration et… d’émigration », Population & Avenir n°730, 2016

  • Julien GONZALEZ, Trop d’émigrés ? Regards sur ceux qui partent de France, 2014

  • Sénat, « Les chiffres de l’émigration : données socio-démographiques sur les Français expatriés au 31 décembre 2018 »

  • , consultable en ligne (Lien) : 

  • Assemblée nationale, Rapport au nom de la commission d’enquête sur l’exil des forces vives de France, 2014, consultable en ligne (Lien) : 


  1. INSEE ANALYSE, 2015, L’analyse des flux migratoires entre la France et l’étranger entre 2006 et 2015 (Lien)
  2. Gérard François DUMONT, « La France pays d’immigration et... d’émigration », Population & Avenir n°730 (2016)
  3. INSEE ANALYSE, 2015, L’analyse des flux migratoires entre la France et l’étranger entre 2006 et 2015 (Lien)
  4. Gérard François DUMONT, « La France pays d’immigration et... d’émigration », Population & Avenir n°730 (2016)
  5. CCI Paris-Île-de-France, Les Français à l'étranger - l'expatriation des Français, quelle réalité ?, 2014
  6. Julien GONZALEZ, Trop d’émigrés ? Regards sur ceux qui partent de France, 2014 (Lien)
  7. IFOP, Baromètre de l'humeur des jeunes diplômés, 3ème édition, 2014 (Lien)
  8. Conseil d'analyse économique (CAE), Préparer la France à la mobilité internationale, 2016 (Lien)
  9. Jean-Paul GOUREVITCH, Les véritables enjeux des migrations, 2017
  10. Séminaire de la Fondation Res Publica : « Immigration et intégration - Table ronde autour de Pierre Brochand », 2 juillet 2019 (Lien)