Michèle Tribalat - Les données trompeuses d'Eurostat sur les origines

10 mai 2024

Le Regard de Michèle Tribalat

Démographe ayant travaillé près de 40 ans à l’Institut national d’études démographiques (INED) sur l’immigration étrangère et sur l’assimilation, Michèle Tribalat est auteur, récemment, d’Immigration, idéologie et souci de la vérité, Paris : L’Artilleur, 2022 (analysé in Futuribles, n° 451, novembre-décembre 2022, p. 111-113).
Pour en savoir plus : sa biographie, son site internet 

Dans la campagne électorale européenne, l’immigration va être un sujet mobilisateur sur lequel on aimerait disposer d’informations cohérentes. Si Eurostat [1] a bien mis en place les outils pour évaluer les populations d’origine étrangère à partir des enquêtes Emploi[2], il a fait des choix changeants et parfaitement incohérents qui ne sont pas en mesure d’éclairer le citoyen. Il a opéré une classification des origines (UE/hors UE) faussée par une hiérarchisation trompeuse des pays de naissance des parents. Or ce qui intéresse en priorité les citoyens européens, c’est de savoir combien de personnes extra-UE résident dans leur pays.

Pour les enquêtes Emploi 2014, 2021, 2022 et 2023, la variable « statut migratoire » distingue les immigrés, qui sont des personnes nées à l’étranger, et les personnes nées dans le pays d’au moins un parent né à l’étranger. Cette génération née dans le pays est elle-même décomposée en deux sous-groupes selon qu’un seul ou deux parents sont nés à l’étranger. La définition d’Eurostat des immigrés est plus extensive que la définition française qui ne comprend pas les Français nés Français à l’étranger. Mais c’est aussi le cas de celle de l’OCDE et des Nations unies. Pour mener des comparaisons internationales, il faut faire simple.  

29,3% des 15-64 ans sont d’origine étrangère sur deux générations en France en 2023

Grâce à la variable « statut migratoire », on peut se faire une idée de l’importance de la population d’origine étrangère d’âge actif sur deux générations en France, toutes origines confondues (tableau 1).

En 2023, cette population représente 29,7 % des personnes âgées de 15-64 ans résidant dans un ménage ordinaire. Elle se décompose en 53 % d’immigrés et de 47 % de natifs d’origine étrangère.

Statut migratoireEffectifs%
Total40 931,1 
Né en France de deux parents nés en France26 518,870,7
Né en France d'un parent né à l'étranger (1)

2 851,3

7,6
Né en France de deux parents nés à l'étranger (2)2 341,76,2
Né en France d'un ou deux parents nés à l'étranger (1+2)5 193,013,9
Né à l'étranger (3)5 778,015,4
Né à l'étranger ou né en France d'un ou deux parents nés à l'étranger10 971,0

29,3

Inconnu3441,3 
Tableau 1.- Population d’origine étrangère sur deux générations en France en 2023.
Note : le calcul a été fait sur le total moins les inconnus. Ce qui revient à redistribuer ces statuts migratoires inconnus au prorata.
Champ : 15-64 ans en ménage ordinaire.
Source : Eurostat.

Dans l’UE, si l’on excepte l’Estonie qui comprend une forte minorité russe, la France est proche des Pays-Bas (tableau 2). Elle est devancée par la Suède, l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique et l’Irlande et les îles de Malte et Chypre où la proportion de personnes nées à l’étranger ou nées dans le pays d’au moins un parent né à l’étranger dépasse 35 % avec un maximum, Luxembourg mis à part, pour Malte (39,1 %) et la Suède (36,9 %).

Luxembourg

75,8

Moyenne UE 27

23,0

Malte

39,1

Croatie

20,4

Suède

37,9

Danemark

18,8

Allemagne

37,2

Portugal

18,5

Autriche

36,7

Italie

17,4

Belgique

36,7

Finlande

14,7

Irlande

35,5

Grèce

11,3

Chypre

35,2

République tchèque

9,5

Estonie

31,7

Lituanie

7,5

Pays-Bas

30,4

Hongrie

4,9

Lettonie

29,7

Pologne

2,8

France

29,3

Slovaquie

2,2

Slovénie

25,5

Bulgarie

0,5

Espagne

25,1

Roumanie

0,3

Tableau 2.- Proportion de population d’origine étrangère sur deux générations en 2023.
Champ : 15-64 ans en ménage ordinaire.
Source : Eurostat.

Un classement par pays de naissance des parents trompeur[3]

Ce classement obéit à une hiérarchisation qui place le pays d’observation en premier, vient ensuite tout pays de l’UE et, en dernier, tout autre pays.

Restons sur l’exemple de la France pour illustrer cette hiérarchisation. Alors qu’elle a été classée comme d’origine étrangère par le statut migratoire, la personne née en France d’un père né en Algérie et d’une mère née en France sera, de ce fait, d’origine française d’après le classement des origines des parents (tableau 3). Ce qui ne nous apprend rien puisque, par définition, nous le savons déjà, d’après le statut migratoire.

Statut migratoire

Pays de naissance des parents

Étranger

France

Total

Né en France d'un parent né à l'étranger (1)

 

2851,3

2851,3

Né en France de deux parents nés à l'étranger (2)

2341,7

 

2341,7

Né en France d'un ou deux parents nés à l'étranger (1+2)

2341,7

2851,3

5193,0

Tableau 3.- Population d’origine étrangère en France en 2023, par statut migratoire et pays de naissance des parents (France/étranger) d’après la classification d’Eurostat (en milliers).
Note : Il n’a pas été compte des réponses inconnues.
Champ : 15-64 ans en ménage ordinaire.
Source : Eurostat,
https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/lfsa_pgaccpm__custom_10623499/default/table?lang=en.
Champ : 15-64 ans en ménage ordinaire.

Cela aboutit, dès que l’on examine les données par grande zone d’origine (UE27, hors UE27) à une absurdité puisque, par exemple, les personnes nées en France d’une mère née en France et d’un père né en Algérie, classées comme d’origine étrangère par le statut migratoire se verront attribuer une origine française et ne seront pas comptées comme d’origine non européenne au même titre que les personnes nées de deux parents nés en Algérie. De même, une personne née en France d’une mère née en France et d’un père né au Portugal sera classée d’origine française. Ce qui ne nous apprend pas grand-chose car c’était déjà ce que montrait le statut migratoire. Ainsi, plus de la moitié des natifs d’origine étrangère d’après le statut migratoire se voient attribuer par Eurostat une origine française.

STATUT MIGRATOIRE

PAYS DE NAISSANCE DES PARENTS

UE27

Hors UE27

Total Étranger

France

Total

% UE27

Né en France d'un ou deux parents nés à l'étranger (1)

633,6

1708,1

2341,7

2851,3

5193,0

12,2

Né à l'étranger (2)

944,2

4238,7

5182,9

595,1

5778,0

16,3

Total (1+2)

1577,8

5946,8

7524,6

3446,4

10971,0

14,4

Tableau 4.- Population par statut migratoire et pays de naissance des parents, en France en 2023, dont UE27/hors UE27 selon la classification d’Eurostat (en milliers).
Note : Ne figurent pas dans ce tableau ceux dont le statut migratoire est inconnu, 8,4 % du total. Par contre lorsque le pays de naissance « des parents » était inconnu, il a été réparti au prorata, pour retomber sur les totaux du tableau 1.
Note de lecture : Selon le classement Eurostat, 14,4 % des personnes nées à l’étranger ou en France d’au moins un parent né à l’étranger seraient originaires de l’UE27 (sans la France).
Il n’a pas été tenu compte des réponses inconnues.
Source : Eurostat, https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/lfsa_pgaccpm__custom_10623499/default/table?lang=en; 
Champ : 15-64 ans en ménage ordinaire.

Si l’on se reporte aux données diffusées en accompagnement de l’Insee Première n°1910 sur la diversité des origines[4] tirées des enquêtes Emploi 2019-2020, 40 % des personnes nées en France d’au moins un parent immigré et âgées de 18-64 ans étaient originaires de l’UE27, contre 12,2 % ici à une date légèrement différente et pour une tranche d’âges et dans une définition qui le sont aussi. Ce qui ne saurait expliquer l’énorme écart de mesure.

Une autre alternative, particulièrement trompeuse, aurait été de considérer que ceux dont un parent est né en France sont d’origine européenne (UE). On aurait alors 67 % des nés en France originaires de l’UE et 46 % sur deux générations. C’est ce que n’avait pas hésité à faire Eurostat dans l’exploitation de l’enquête Emploi de 2014.

En 2014, Eurostat faisait alors du pays récepteur un pays de l’UE comme un autre

En 2014, 28,0 % des habitants résidant dans un ménage ordinaire et âgés de 15-64 ans étaient d’origine étrangère sur deux générations, dont 53,5 % nés en France. Rien à dire. Mais les choses se gâtent lorsqu’on veut déterminer la zone d’origine de ces personnes. Si l’on prend le tableau 5 au pied de la lettre, 72,7 % de celles qui sont nées en France d’un ou deux parents nés à l’étranger seraient originaires de l’UE (ici UE28). Au total, la part des personnes d’origine étrangère sur deux générations dites originaires de l’UE s’en trouverait égale à 54,4 %. Voilà des résultats qui contrastent avec ceux de 2023 !

Cela tient au fait qu’en 2014, un individu né en France d’un parent né à l’étranger et d’un parent né en France a été classé originaire de l’UE. Ainsi, celui qui est né en France d’un père né en Algérie et d’une mère née en France n’a pas été classé d’origine algérienne (c’est-à-dire hors UE) mais d’origine européenne (UE). En 2023 il a été classé, on l’a vu, d’origine française ! On n’arrête pas le progrès !

En 2014, Eurostat a donc donné la priorité aux pays de l’UE, la France n’étant alors que l’un d’entre eux.

STATUT MIGRATOIRE

PAYS DE NAISSANCE DES PARENTS

UE28

Hors                      UE28

Total sans réponse inconnue

 

Né en France d'un ou deux parents nés à l'étranger

4 136,8

1 557,0

5 693,8

 

Dont né en France d'un seul parent né à l'étranger

3 278,5

:

3 278,5

 

Né à l'étranger

1 641,2

3 278,6

4 919,8

 

Né à l'étranger ou né en France d'au moins un parent né à l'étranger sans les non-réponses

5 778,0

4 835,6

10 613,6

 

Tableau 5.- Population par statut migratoire et pays de naissance des parents en France en 2014, dont UE28/hors UE28 selon la classification d’Eurostat (en milliers).
Note : Il n’a pas été tenu compte des non-réponses et des réponses inconnues[5].  Moins de 1 % des pays de naissance « des parents » sont restés inconnus et la proportion de non-réponses empêchant la détermination du statut migratoire était de 4,3 %. En raison de ces inconnues, il est déconseillé de se livrer à des comparaisons d’effectifs avec 2023 et de s’en tenir aux pourcentages. Les nombres absolus sont là par souci d’honnêteté.
Champ : 15-64 ans en ménage ordinaire.
Source : Eurostat,
https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/lfso_14pcobp__custom_10679349/default/table?lang=en

En 2008, Eurostat ne parlait pas encore de statut migratoire mais faisait la même erreur

Les données mises en ligne sur Eurostat pour l’année 2008 permettent bien de calculer la proportion de personnes âgées de 15-64 ans d’origine étrangère sur deux générations en France dans les ménages ordinaires : 26,2 % dont 58,5 % d’entre elles sont nées en France.

Si Eurostat n’a pas encore élaboré la variable « statut migratoire », il a mis en ligne deux types de tableaux qui ne permettent pas de retomber sur l’équivalent 2014 ou 2023.

Cependant, Eurostat fournit la possibilité d’extraire un tableau croisant le pays de naissance des individus et le pays de naissance des parents tel qu’il l’a composé[6]. On remarque alors qu’il a fait le même choix d’accorder le privilège aux pays UE27, France comprise. Si bien que, si l’on voulait en faire quelque chose pour connaitre les grandes zones d’origine des personnes nées en France d’au moins un parent né à l’étranger, on en conclurait faussement que 74 % sont originaires de l’UE27. Sur deux générations (immigrés et natifs), la proportion de personnes originaires de l’UE serait de ainsi portée à 57 %.

On peut aussi croiser le pays de naissance du père et de la mère en fonction du pays de naissance des individus (France/étranger)[7]. Voyons ce que cela donne pour les nés en France. Si l’on attribue une préférence à la mère lorsque les deux parents nés à l’étranger ne sont pas nés dans la même zone (UE27/Hors EU27), la proportion de personnes nées en France originaires de l’UE tombe alors à 44 % (tableau 6).

 Né à l'étranger% UE27
TotalUE27Hors UE27
Mère née en France1 781,1843,8937,347,4%
Père né en France1 328,6657,8670,849,5%
Deux parents nés à l'étranger2 244,6846,21 398,437,7%
Total5 354,32 347,83 006,543,8%
Tableau 6.- Population née en France selon les pays de naissance croisés de la mère et du père en 2008, dont UE27/hors UE27 selon la classification d’Eurostat (en milliers).
Note de lecture : En 2008, 47 % des personnes nées en France d’une mère née en France et d’un père né à l’étranger étaient originaires de l’UE (sans la France).
Note : il n’a pas été tenu compte des non-réponses très difficiles à affecter en raison des données manquantes car d’effectif trop faible. C’est donc l’ordre de grandeur des pourcentages qu’il faut retenir, plus que les effectifs qu’il faut se garder de comparer à ceux des années suivantes.
Champ : 15-64 ans en ménage ordinaire.
Source : Eurostat,
https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/lfso_08cobsmf__custom_10708299/default/table?lang=en.

On se demande quelle justification tarabiscotée ont bien pu avancer les statisticiens d’Eurostat pour aboutir à des classifications aussi absurdes. En tout cas, d’après les nombreux échanges kafkaïens que j’ai eus, par mail, avec le service « Support utilisateur » à propos de 2021 et 2022 (2023 n’était alors pas encore disponible), le caractère absurde n’était guère perçu. On me renvoyait inlassablement à la documentation.

C’est pourtant une évidence, l’intérêt des données sur les personnes d’origine étrangère dans les pays de l’UE se porte avant tout sur celles qui viennent d’ailleurs. La classification d’Eurostat est pire qu’inutile. Elle est trompeuse. Eurostat doit donc la réviser de toute urgence pour redonner quelque crédibilité aux données qu’il produit sur les origines.

 

[1] Eurostat, institut statistique européen, est une direction de la Commission européenne chargée de l’information statistique.

[2] Eurostat a demandé aux instituts statistiques des pays membres d’introduire des modules ad hoc incluant, outre le pays de naissance des individus, celui de leurs parents, dans les enquêtes Emploi auprès des ménages ordinaires[i] (Labor Force Survey) de 2008 et 2014. À partir de 2021, ces informations figureront dans toutes les enquêtes Emploi. C’est déjà le cas en France depuis une vingtaine d’années.

[3] https://ec.europa.eu/eurostat/documents/1978984/6037342/EULFS_Database_UserGuide_2021.pdf, page 85.

[4]05/07/2022,  https://www.insee.fr/fr/statistiques/6468640.

[5] Dans l’enquête Emploi de 2014 comme dans celle de 2008, la catégorie hors UE a été fragmentée en plusieurs catégories selon l’indice de développement humain.

[6] https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/lfso_08cobsp/default/table?lang=en&category=mi.mii.mii_lfso.lfso_08.

[7] https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/lfso_08cobsmf__custom_10708299/default/table?lang=en.