Islam et immigration en France : quelles interactions ?
Islam et immigration en France : quelles interactions ?
Table des matières
L’essentiel
Disposer d’informations quantitatives et qualitatives sur la population d’un pays est un sujet essentiel pour qui veut conduire des politiques publiques pertinentes et efficaces mais aussi, plus simplement, pour qui s’intéresse aux évolutions de la société dans laquelle il vit et au devenir de son pays. Si la connaissance de la religion des individus n’a pas lieu d’être, la connaissance des religions majoritaires ou minoritaires d’un pays, auxquelles se réfèrent les différents groupes humains est primordiale dans la mesure où celles-ci soulèvent des enjeux politiques, géopolitiques ou culturels – comme l’explique remarquablement l’ancien patron de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) Pierre Brochand dans une analyse faite lors d’un colloque de la Fondation Res Publica consacré à l’immigration en 20191. Il s’agit également et par ailleurs d’un sujet qui intéresse fortement les Français comme le montrent fréquemment les sondages d’opinion (voir article dédié).
Si certains avancent qu’il est difficile de réaliser une estimation sérieuse – comme Hervé Le Bras qui évoquait dans un article de 2016 « 50 nuances de vérité » – ou qu’elles ne sont pas souhaitables – le même Hervé Le Bras affirmait dans une interview de 2017 au journal Le Parisien que les projections démographiques « font peur » , il existe cependant des études et travaux sérieux qu’il convient d’évoquer.
Au-delà des fakes news que s’évertuent à combattre les agences de presse2 et les médias (Libération3, France Info4) avec plus ou moins de justesse, qu’en est-il vraiment ?
1-Fondation Res Publica, Table ronde « Immigration et Intégration » autour de Pierre Brochand, ancien patron de la DGSE, 2 juillet 2019 (Lien)
2-Agence France Presse, Fact-checking sur le nombre de Musulmans en France, 2018, consulté en juin 2020 (Lien)
3-Libération Check News, « Bill Clinton a déclaré qu’en France 10% de la population était musulmane et née dans un autre pays. Est-ce vrai ? », 2018, consulté en juin 2020 (Lien)
1 – Abritant la plus grande population musulmane d’Europe, la France compterait entre 6 et 10,5% de musulmans sur son territoire aujourd’hui et entre 12 et 18% demain
1.1. S’il n’existe pas de recensement de la population française par religion, tant la statistique publique que les instituts privés apportent des éléments permettant d’estimer de façon relativement fiable la répartition de la population en fonction de la religion
Ce sujet est complexe car il n’y a pas, en France, de recensement de la population en fonction de sa religion.
Néanmoins, selon la dernière estimation réalisée par l’INSEE dans l’enquête « Trajectoires et Origines », 10% des personnes âgées de 18 à 59 ans se déclaraient musulmanes en 2019-20201. Toutefois, cette moyenne recouvre des structures par âge très différentes, issues notamment de la présence plus ou moins forte de populations provenant de pays musulmans dans les différentes classes d’âge.

1.2 Selon les différentes projections démographiques du Pew Research Center, les personnes de confession musulmane vont représenter une proportion croissante de la population nationale d’ici 2050
L’Institut américain spécialiste de démographie religieuse Pew Research Center a réalisé une grande étude prospective intitulée « La croissance de la population musulmane en Europe », qui vise à calculer la part de celle-ci en 2050 selon différents scénarios – dont on peut retrouver une recension détaillée dans un article de blog de décembre 2017 sur le site de Médiapart2. Celle-ci repose sur trois scénarios plus ou moins restrictifs : un premier scénario, « bas » où l’immigration serait entièrement stoppée (l’augmentation de la population musulmane résulterait alors essentiellement des naissances), un scénario « intermédiaire » où l’immigration continuerait au même rythme à l’exception des flux de réfugiés qui seraient stoppés et un scénario « haut » où l’immigration traditionnelle ainsi que celle liée aux réfugiés continueraient.
Les résultats au niveau européen sont résumés dans les deux graphiques ci-dessous :

Source : Pew Research Center

Source : Pew Research Center
Plusieurs enseignements peuvent être tirés. Il convient d’abord de noter que les musulmans vont représenter une fraction certainement croissante de la population européenne et qu’en 2050, celle-ci se situera à un niveau qui pourrait être le double, voire davantage, du niveau actuel. Il convient ensuite de noter que même si l’immigration tombait à zéro jusqu’en 2050, la part de la population musulmane en Europe augmenterait néanmoins d’environ 50%, passant de 4.9% en 2016 à 7.4% en 2050 au niveau européen : ce chiffre résulte quasi-exclusivement de la plus forte fécondité des femmes musulmanes que celle des non musulmanes et de l’âge moyen beaucoup plus faible des premières
De façon synthétique et afin de comparer la situation en France et dans le reste de l’Europe figurent ci-dessous les estimations du Pew Research Center en fonction des différents scénarios.
| Scenarii | France 2050 | UE 2050 |
| Scénario « bas » : soldes migratoires égaux à zéro jusqu’en 2050 (augmentation de la population musulmane exclusivement due aux naissances) | 8,6 millions de musulmans soit 12,7% de la population française. La France demeurerait le premier pays européen en termes de population musulmane | 35.7 millions de musulmans ( environ 10 millions de plus qu’aujourd’hui) soit 7,4% population UE 28 |
| Scénario « moyen » : poursuite de l’immigration régulière mais arrêt des flux de réfugiés | 12.6 millions de musulmans (17,4% – doublement par rapport aux 8,8% actuels). La France se classerait au deuxième rang européen | 58 millions de musulmans en Europe en 2050 (contre 25.8 millions en 2016) soit 11.2% de la population européenne (contre 4.9% en 2016). Excepté Chypre, c’est en Suède que la part de la population musulmane serait alors la plus élevée : 20.5% (contre 8.1% en 2016). |
| Scénario « haut » : poursuite de l’immigration régulière et poursuite de l’afflux de réfugiés | 13,2 millions de personnes soit 18% de la population française | 75 millions en 2050 soit 14% de la population européenne. |
2 – Des flux migratoires toujours plus importants, des indices de fécondité plus élevés, une transmission familiale de la religion plus forte expliquent le dynamisme démographique de la population musulmane en France
La plupart des études consacrées au dynamisme démographique des musulmans convergent et montrent que cette religion est très dynamique. En comparant les estimations réalisées par le Pew Research Center concernant la population musulmane de France, on observe que celle-ci aurait progressé d’un million de personnes en six ans, entre 2010 et 2016.
Un tel dynamisme résulte à la fois du niveau des flux migratoires, de la plus forte fécondité des femmes musulmanes, mais aussi de la transmission beaucoup plus importante de la religion musulmane des parents à leurs enfants par rapport aux autres religions.
2.1 Le rôle déterminant du facteur migratoire
Comme l’a montré la démographe Michèle Tribalat, ce dynamisme démographique est très clairement indexé sur celle des flux d’immigrés3. Ainsi, selon elle : « en France, la presque-totalité des musulmans sont des immigrés ou des enfants d’immigrés ; le développement de l’Islam y est donc lié à l’immigration étrangère »4.
En effet, la plus récente enquête Trajectoire & Origines menée par l’INSEE et l’INED souligne que 44% des immigrés et 32% des descendants d’immigrés se déclarent musulmans dans notre pays – contre à peine 1% des Français sans ascendance migratoire. Ce pourcentage varie évidemment de manière radicale selon les origines migratoires considérées, avec une prévalence très forte de la religion musulmane parmi les populations immigrées les plus nombreuses en France : 89% des immigrés originaires d’Algérie, du Maroc et de Tunisie s’affirment musulmans – comme 65% des descendants d’immigrés issus des mêmes pays. Il en va de même pour 84% des immigrés d’Afrique sahélienne (77% des descendants) et 72% pour ceux provenant de Turquie ou du Moyen-Orient (67% des descendants).
Or, la hausse rapide de ces flux migratoires contribue à alimenter puissamment cette dynamique démographique : le nombre annuel de premiers titres de séjour accordés en France à des immigrés ressortissants de pays hors-UE a augmenté de 172% entre 1997 et 2023 – année record avec plus de 320 000 primo-titres accordés. Depuis 2017, 2 millions de premiers titres de séjour ont ainsi été octroyés. Or l’analyse de leur distribution par nationalité révèle une représentation majeure du monde islamique parmi les récipiendaires : ainsi, parmi les vingt nationalités les plus nombreuses en 2021, les citoyens de pays à majorité musulmane ont représenté 72% des bénéficiaires d’un primo-titre de séjour. Le Maroc, l’Algérie et la Tunisie en occupent le podium de manière constante au cours des dernières années. D’importants volumes issus d’États subsahariens musulmans (Guinée, Sénégal, Mali…) s’y ajoutent également.
Sur un quart de siècle – entre 1997 et 2021 – un parallélisme statistique très fort apparaît entre la hausse du nombre annuel de premiers titres de séjour et celle de la part des nouveau-nés garçons portant un prénom musulman : un coefficient de corrélation de 0,95 peut être calculé entre ces deux séries de données, attestant d’une très forte concordance de leurs trajectoires.
Un autre champ d’immigration encore plus dynamique est celui ouvert par l’actuel régime de l’asile. Le nombre annuel de premières demandes d’asile enregistrées en France a augmenté de 245% entre 2009 et 2023, pour s’établir à un nombre historique de 145 000 l’an dernier. Depuis 2017, notre pays a reçu 825 000 primo-demandeurs d’asile sur son sol – soit l’équivalent démographique d’une ville comme Marseille.
Outre la hausse spectaculaire du nombre de demandes, le taux d’octroi effectif de l’asile a lui aussi augmenté pour atteindre 44% en 2023. Dans le même temps, l’éloignement des déboutés constitue un point majeur d’inefficacité des politiques publiques : selon la Cour des Comptes seuls 2% des déboutés du droit d’asile sous OQTF ont été effectivement éloignés entre 2019 et 20225.
De même, l’analyse de ce flux par nationalité aboutit au même type de constat que pour les premiers titres de séjour : en 2022, les ressortissants de pays à majorité musulmane ont représenté 61% des primo-demandeurs d’asile en France. Le trio de tête des États d’origine était là aussi occupé par trois pays musulmans : l’Afghanistan, le Bangladesh et la Turquie.
2.2 Des indices de fécondité spécifiques à certaines populations immigrées de culture musulmane
Ainsi, la question prospective de l’évolution des liens entre immigration et Islam en France dans les années à venir se pose évidemment, d’autant plus lorsque l’on choisit de se pencher sur la ventilation des naissances d’ores et déjà observable sur le territoire national. En effet, le dynamisme démographique des musulmans de France s’explique également par la fécondité plus importante des musulmanes par rapport aux non musulmanes. Comme le note Michèle Tribalat, « l’avantage fécond, sans être colossal, appliqué à une structure par âge beaucoup plus jeune, est loin d’être négligeable »6.
Tout d’abord, entre 2000 et 2023, le nombre annuel d’enfants nés sur le territoire et issus de deux parents eux-mêmes nés en France a diminué de 28% ; dans le même temps, les naissances issues d’au moins un parent né hors-UE ont augmenté de 36% et celles issues de deux parents nés hors-UE ont augmenté de 73%. Ainsi, 30,3% des enfants nés en France en 2023 ont au moins un parent né hors de l’Union européenne. Or les données que nous avons précédemment citées démontrent la présence majeure de la religion musulmane parmi les immigrés issus de pays extérieurs à l’espace européen et bénéficiant des titres de séjour, ainsi que la plus forte natalité associée aux origines migratoires du monde musulman.
A ce titre, il convient d’examiner de plus près les indices de fécondité spécifiques à certaines populations immigrées de culture musulmane. Selon une étude publiée par l’INED en 2019, qui se fondait sur des données de natalité pour l’année 2014, les femmes immigrées algériennes en France avaient en moyenne 3,69 enfants par femme. C’était non seulement le double des femmes non-immigrées, mais aussi significativement plus que les femmes algériennes en Algérie – où le taux de fécondité était seulement de 3 enfants par femme. Le même constat de différentiel valait pour les femmes immigrées tunisiennes, marocaines et turques, dont le taux de fécondité était compris entre 3,12 et 3,5 enfants par femme, tandis que le taux de fécondité dans leurs pays d’origine se situait entre 2,1 et 2,4 enfants.
De même, l’OCDE estime que les femmes nées en dehors de l’Union européenne et vivant en France avaient 3,27 enfants en moyenne au cours de leur vie en 2019 (ce qui représente l’indice de fécondité le plus élevé de toute l’Europe de l’Ouest) alors que les femmes nées en France avaient 1,66 enfant en moyenne à la même date, soit deux fois moins7.
Certes, les études démographiques indiquent que les taux de fécondité des personnes immigrées ont tendance à diminuer à la génération suivante et à converger progressivement vers la moyenne des natifs. Toutefois cette convergence est lente, et ses effets sont fortement mitigés par la poursuite et l’accélération des nouveaux flux entrants.
Enfin, dans son ouvrage L’Archipel français, naissance d’une nation multiple et divisée, le sondeur et politologue Jérôme Fourquet a analysé le dynamisme de la population musulmane à travers le dynamisme de sa fécondité, mesuré par les prénoms (voir fiche dédiée). Le graphique ci-dessous, extrait de son livre, illustre cette dynamique spectaculaire.

Source : L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée, de Jérôme Fourquet
Pour l’auteur, « la trajectoire de cette courbe est des plus impressionnantes et montre de manière très nette l’une des principales métamorphoses qu’a connue la société française au cours des dernières décennies : alors que la population issue de l’immigration arabo-musulmane était quasiment inexistante en métropole jusqu’au milieu du XXe siècle, les enfants portant un prénom les rattachement culturellement et familialement à cette immigration représentaient 18,8% des naissances en 2016, soit près d’une naissance sur cinq » (contre moins de 1% en 1960).
Quelques années plus tard, dans son nouveau livre Métamorphoses françaises : États de la France en infographies et en images (2024), le même Jérôme Fourquet a actualisé cette proportion de prénoms musulmans chez les garçons nouveaux nés en France, qu’il estime désormais à 21,1% pour l’année 20218.

2.3 Une transmission plus forte de la religion chez les familles musulmanes que dans les autres religions
Une autre explication de ce dynamisme démographique est fournie par la même démographe Michèle Tribalat dans un article intitulé Dynamique démographique des musulmans de France et parue en 2011 dans le numéro 136 de la revue Commentaire9. Celle-ci se basait notamment sur l’enquête Trajectoires et origines (TeO) conduite en 2008 et qui recueille la religion précise des enquêtés. Comme le précise la démographe, naître de parents d’une religion ne signifie pas que l’on partage soi-même cette religion même si l’affiliation religieuse des parents détermine en grande partie celle des enfants, en particulier lorsque les deux parents partagent la même religion. Elle montre cependant dans le même temps que la transmission de la religion est beaucoup plus forte chez les musulmans que pour les autres religions : « en termes de transmission, l’islam est sans conteste la religion la plus dynamique. Cette transmission s’est améliorée au fil du temps, tout particulièrement parmi les enfants d’immigrés. Seuls 43% des enfants ‘immigrés nés dans les années 1958-1964 ayant au moins un parent musulman se déclarent eux-mêmes musulmans […]. Ceux qui sont nés à peu près vingt-cinq ans plus tard sont 87% à avoir conservé la religion de leur(s) parent(s) musulman(s) » .
La dernière enquête INSEE-INED à ce sujet nous apprend que 91 % des personnes élevées dans des familles musulmanes continuent à revendiquer la religion de leurs parents, avec des pointes à 97% dans les familles originaires de Turquie, du Moyen-Orient ou d’Afrique sahélienne (89% pour les familles originaires du Maghreb). Or cette part de transmission effective est seulement de 67 % chez les personnes élevées par des parents catholiques. Cela tient pour une large part à la force de la socialisation religieuse dans le cadre du foyer : 43% des musulmans déclarent avoir été élevés dans une famille où la religion avait « beaucoup d’importance », soit 3 fois plus que les catholiques (14%). Or les descendants d’immigrés musulmans ayant grandi dans des familles de ce type ont une probabilité de 70% de déclarer que la religion a une place très importante dans leur vie.
Concernant l’endogamie religieuse – facteur facilitant la transmission de la religion, c’est-à-dire le fait de se marier avec une personne de la même religion, Michèle Tribalat note que « les musulmans se marient avec des musulmans, ce qui est particulièrement vrai des enfants d’immigrés nés en France et des immigrés entrés dans leur enfance et en partie scolarisés en France » . Elle précise cependant que l’exogamie n’est pas davantage pratiquée par les autres religions. Enfin, la démographe précise que les conversions ne jouent qu’un rôle marginal dans le dynamisme de l’islam en France
3. Des interactions avec la diaspora du pays d’origine et un levier d’influence majeur pour certaines puissances étrangères : les aspects qualitatifs de la pratique de la religion musulmane en France
3.1 Une pratique de l’Islam en France influencée par la diaspora du pays d’origine
Un certain nombre d’études se sont aussi interrogées sur des aspects plus qualitatifs liés à la religion musulmane (importance de la pratique, radicalité de la pratique et des populations, etc.). Sans prétendre à l’exhaustivité de la recension, mentionnons notamment le rapport Un islam français est possible10 réalisé par l’Institut Montaigne en 2016 ou encore l’étude Les Musulmans en France 30 ans après l’affaire des foulards de Creil11 réalisée en 2019 par l’IFOP dont on peut retrouver certains éléments synthétiques dans une interview accordée par le sondeur Jérôme Fourquet au média Le Point12.
En effet, outre son implication quantitative sur la démographie musulmane en France, l’impact multidimensionnel des flux migratoires emporte des conséquences qualitatives, sur les types d’Islam revendiqués dans notre pays et la nature des pratiques religieuses qui leur sont associées. La part des femmes musulmanes portant le voile islamique a ainsi augmenté de moitié en une décennie (2009-2020) selon l’INSEE. Cette hausse concerne toutes les origines migratoires, pour les immigrées elles-mêmes – personnes nées étrangères à l’étranger – comme pour les descendantes d’immigrés. L’ampleur de cette hausse varie cependant fortement selon les origines : ainsi le pourcentage de femmes immigrées subsahariennes de confession musulmane qui portent le voile a-t-il plus que doublé sur la période.

L’interaction entre ce constat et celui de l’islamisation rapide des sociétés sahéliennes apparaît évident : par les mécanismes de capillarité propres aux phénomènes de diaspora, les flux migratoires importent sur le sol français les tendances de l’Islam à l’œuvre dans les pays d’origine. La catégorie de femmes musulmanes qui portent le plus souvent le voile islamique en France sont aujourd’hui les immigrées originaires du Turquie et du Moyen-Orient.
3.2 – La population musulmane en France : un levier d’influence majeur pour certaines puissances étrangères
En parallèle de cette interface tangible mais informelle, l’accélération actuelle de l’immigration entretient et consolide le contrôle politique concret exercé par les gouvernements des pays d’origine sur le culte musulman en France, ses imams et ses instances dites « représentatives ». La Grande Mosquée de Paris apparaît toujours autant comme un relai du régime algérien en France et le Rassemblement des musulmans de France comme un outil entre les mains du royaume marocain. Ces pays les considèrent comme des leviers importants d’influence à Paris, autant que des instruments de contrôle des diasporas visant à entretenir un lien d’allégeance avec le pays d’origine.
À cette aune, le cas de l’Islam Turc constitue un exemple paradigmatique. L’État turc encadre de longue date ses imams officiels, qui relèvent de la « Présidence des affaires religieuses » (Diyanet), l’équivalent d’un Ministère du culte opérant en Europe sous la bannière de l’Union islamique turque des affaires religieuses (DITIB). Son correspondant en France est le Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF), créé en 2001 et qui gère un réseau d’environ 280 mosquées dans lesquelles opèrent 150 imams-fonctionnaires directement détachés par Ankara. Comme le relève Jérôme Fourquet : « les communautés turques disséminées sur le territoire national se dotent quasi systématiquement de leurs propres mosquées », contribuant ainsi activement à l’entretien un « isolat turc » au sein de « l’archipel français ».
Notes
- INSEE, « La diversité religieuse en France : transmissions intergénérationnelles et pratiques selon les origines », 30/03/2023 (Lien) ↩︎
- Blog Médiapart, Recension plus complète de l’étude du PRC en français, décembre 2017 (Lien) ↩︎
- Michèle Tribalat, Assimilation : la fin du modèle français. ↩︎
- Michèle Tribalat, « L’Islam reste une menace » tribune dans le Monde, 13 octobre 2011
https://www.lemonde.fr/idees/article/2011/10/13/l-islam-reste-une-menace_1587160_3232.html ↩︎ - Cour des Comptes, « La politique de lutte contre l’immigration irrégulière », janvier 2024, p. 100
https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2024-02/20240104_Politique-lutte-contre-immigration-irreguliere.pdf ↩︎ - Michèle Tribalat, « Dynamique démographique des musulmans de France » in Commentaire n°136 (2011) http://www.micheletribalat.fr/435658488 ↩︎
- OCDE « Les indicateurs de l’intégration des immigrés 2023 », parution du 15/06/2023, chapitre 2.3 https://www.oecd.org/content/dam/oecd/fr/publications/reports/2023/06/indicators-of-immigrant-integration-2023_70d202c4/d5253a21-fr.pdf ↩︎
- Jérôme Fourquet, Métamorphoses françaises ↩︎
- Michèle Tribalat, « Dynamique démographique des musulmans de France » in Commentaire n°136 (2011) ↩︎
- Institut Montaigne, « Un islam français est possible », 2016, (Lien PDF) ↩︎
- IFOP, « Etude auprès de la population musulmane en France, 30 ans après l’affaire des foulards de Creil, 2019 », (Lien PDF) ↩︎
- IFOP, Etude auprès de la population musulmane en France, 30 ans après l’affaire des foulards de Creil, 2019, (Lien PDF) ↩︎
1 – Abritant la plus grande population musulmane d’Europe, la France compterait entre 6 et 10,5% de musulmans sur son territoire aujourd’hui et entre 12 et 18% demain
1.1. S’il n’existe pas de recensement de la population française par religion, tant la statistique publique que les instituts privés apportent des éléments permettant d’estimer de façon relativement fiable la répartition de la population en fonction de la religion
Ce sujet est complexe car il n’y a pas, en France, de recensement de la population en fonction de sa religion.
Néanmoins, selon la dernière estimation réalisée par l’INSEE dans l’enquête « Trajectoires et Origines », 10% des personnes âgées de 18 à 59 ans se déclaraient musulmanes en 2019-20201. Toutefois, cette moyenne recouvre des structures par âge très différentes, issues notamment de la présence plus ou moins forte de populations provenant de pays musulmans dans les différentes classes d’âge.

1.2 Selon les différentes projections démographiques du Pew Research Center, les personnes de confession musulmane vont représenter une proportion croissante de la population nationale d’ici 2050
L’Institut américain spécialiste de démographie religieuse Pew Research Center a réalisé une grande étude prospective intitulée « La croissance de la population musulmane en Europe », qui vise à calculer la part de celle-ci en 2050 selon différents scénarios – dont on peut retrouver une recension détaillée dans un article de blog de décembre 2017 sur le site de Médiapart2. Celle-ci repose sur trois scénarios plus ou moins restrictifs : un premier scénario, « bas » où l’immigration serait entièrement stoppée (l’augmentation de la population musulmane résulterait alors essentiellement des naissances), un scénario « intermédiaire » où l’immigration continuerait au même rythme à l’exception des flux de réfugiés qui seraient stoppés et un scénario « haut » où l’immigration traditionnelle ainsi que celle liée aux réfugiés continueraient.
Les résultats au niveau européen sont résumés dans les deux graphiques ci-dessous :

Source : Pew Research Center

Source : Pew Research Center
Plusieurs enseignements peuvent être tirés. Il convient d’abord de noter que les musulmans vont représenter une fraction certainement croissante de la population européenne et qu’en 2050, celle-ci se situera à un niveau qui pourrait être le double, voire davantage, du niveau actuel. Il convient ensuite de noter que même si l’immigration tombait à zéro jusqu’en 2050, la part de la population musulmane en Europe augmenterait néanmoins d’environ 50%, passant de 4.9% en 2016 à 7.4% en 2050 au niveau européen : ce chiffre résulte quasi-exclusivement de la plus forte fécondité des femmes musulmanes que celle des non musulmanes et de l’âge moyen beaucoup plus faible des premières
De façon synthétique et afin de comparer la situation en France et dans le reste de l’Europe figurent ci-dessous les estimations du Pew Research Center en fonction des différents scénarios.
| Scenarii | France 2050 | UE 2050 |
| Scénario « bas » : soldes migratoires égaux à zéro jusqu’en 2050 (augmentation de la population musulmane exclusivement due aux naissances) | 8,6 millions de musulmans soit 12,7% de la population française. La France demeurerait le premier pays européen en termes de population musulmane | 35.7 millions de musulmans ( environ 10 millions de plus qu’aujourd’hui) soit 7,4% population UE 28 |
| Scénario « moyen » : poursuite de l’immigration régulière mais arrêt des flux de réfugiés | 12.6 millions de musulmans (17,4% – doublement par rapport aux 8,8% actuels). La France se classerait au deuxième rang européen | 58 millions de musulmans en Europe en 2050 (contre 25.8 millions en 2016) soit 11.2% de la population européenne (contre 4.9% en 2016). Excepté Chypre, c’est en Suède que la part de la population musulmane serait alors la plus élevée : 20.5% (contre 8.1% en 2016). |
| Scénario « haut » : poursuite de l’immigration régulière et poursuite de l’afflux de réfugiés | 13,2 millions de personnes soit 18% de la population française | 75 millions en 2050 soit 14% de la population européenne. |
2 – Des flux migratoires toujours plus importants, des indices de fécondité plus élevés, une transmission familiale de la religion plus forte expliquent le dynamisme démographique de la population musulmane en France
La plupart des études consacrées au dynamisme démographique des musulmans convergent et montrent que cette religion est très dynamique. En comparant les estimations réalisées par le Pew Research Center concernant la population musulmane de France, on observe que celle-ci aurait progressé d’un million de personnes en six ans, entre 2010 et 2016.
Un tel dynamisme résulte à la fois du niveau des flux migratoires, de la plus forte fécondité des femmes musulmanes, mais aussi de la transmission beaucoup plus importante de la religion musulmane des parents à leurs enfants par rapport aux autres religions.
2.1 Le rôle déterminant du facteur migratoire
Comme l’a montré la démographe Michèle Tribalat, ce dynamisme démographique est très clairement indexé sur celle des flux d’immigrés3. Ainsi, selon elle : « en France, la presque-totalité des musulmans sont des immigrés ou des enfants d’immigrés ; le développement de l’Islam y est donc lié à l’immigration étrangère »4.
En effet, la plus récente enquête Trajectoire & Origines menée par l’INSEE et l’INED souligne que 44% des immigrés et 32% des descendants d’immigrés se déclarent musulmans dans notre pays – contre à peine 1% des Français sans ascendance migratoire. Ce pourcentage varie évidemment de manière radicale selon les origines migratoires considérées, avec une prévalence très forte de la religion musulmane parmi les populations immigrées les plus nombreuses en France : 89% des immigrés originaires d’Algérie, du Maroc et de Tunisie s’affirment musulmans – comme 65% des descendants d’immigrés issus des mêmes pays. Il en va de même pour 84% des immigrés d’Afrique sahélienne (77% des descendants) et 72% pour ceux provenant de Turquie ou du Moyen-Orient (67% des descendants).
Or, la hausse rapide de ces flux migratoires contribue à alimenter puissamment cette dynamique démographique : le nombre annuel de premiers titres de séjour accordés en France à des immigrés ressortissants de pays hors-UE a augmenté de 172% entre 1997 et 2023 – année record avec plus de 320 000 primo-titres accordés. Depuis 2017, 2 millions de premiers titres de séjour ont ainsi été octroyés. Or l’analyse de leur distribution par nationalité révèle une représentation majeure du monde islamique parmi les récipiendaires : ainsi, parmi les vingt nationalités les plus nombreuses en 2021, les citoyens de pays à majorité musulmane ont représenté 72% des bénéficiaires d’un primo-titre de séjour. Le Maroc, l’Algérie et la Tunisie en occupent le podium de manière constante au cours des dernières années. D’importants volumes issus d’États subsahariens musulmans (Guinée, Sénégal, Mali…) s’y ajoutent également.
Sur un quart de siècle – entre 1997 et 2021 – un parallélisme statistique très fort apparaît entre la hausse du nombre annuel de premiers titres de séjour et celle de la part des nouveau-nés garçons portant un prénom musulman : un coefficient de corrélation de 0,95 peut être calculé entre ces deux séries de données, attestant d’une très forte concordance de leurs trajectoires.
Un autre champ d’immigration encore plus dynamique est celui ouvert par l’actuel régime de l’asile. Le nombre annuel de premières demandes d’asile enregistrées en France a augmenté de 245% entre 2009 et 2023, pour s’établir à un nombre historique de 145 000 l’an dernier. Depuis 2017, notre pays a reçu 825 000 primo-demandeurs d’asile sur son sol – soit l’équivalent démographique d’une ville comme Marseille.
Outre la hausse spectaculaire du nombre de demandes, le taux d’octroi effectif de l’asile a lui aussi augmenté pour atteindre 44% en 2023. Dans le même temps, l’éloignement des déboutés constitue un point majeur d’inefficacité des politiques publiques : selon la Cour des Comptes seuls 2% des déboutés du droit d’asile sous OQTF ont été effectivement éloignés entre 2019 et 20225.
De même, l’analyse de ce flux par nationalité aboutit au même type de constat que pour les premiers titres de séjour : en 2022, les ressortissants de pays à majorité musulmane ont représenté 61% des primo-demandeurs d’asile en France. Le trio de tête des États d’origine était là aussi occupé par trois pays musulmans : l’Afghanistan, le Bangladesh et la Turquie.
2.2 Des indices de fécondité spécifiques à certaines populations immigrées de culture musulmane
Ainsi, la question prospective de l’évolution des liens entre immigration et Islam en France dans les années à venir se pose évidemment, d’autant plus lorsque l’on choisit de se pencher sur la ventilation des naissances d’ores et déjà observable sur le territoire national. En effet, le dynamisme démographique des musulmans de France s’explique également par la fécondité plus importante des musulmanes par rapport aux non musulmanes. Comme le note Michèle Tribalat, « l’avantage fécond, sans être colossal, appliqué à une structure par âge beaucoup plus jeune, est loin d’être négligeable »6.
Tout d’abord, entre 2000 et 2023, le nombre annuel d’enfants nés sur le territoire et issus de deux parents eux-mêmes nés en France a diminué de 28% ; dans le même temps, les naissances issues d’au moins un parent né hors-UE ont augmenté de 36% et celles issues de deux parents nés hors-UE ont augmenté de 73%. Ainsi, 30,3% des enfants nés en France en 2023 ont au moins un parent né hors de l’Union européenne. Or les données que nous avons précédemment citées démontrent la présence majeure de la religion musulmane parmi les immigrés issus de pays extérieurs à l’espace européen et bénéficiant des titres de séjour, ainsi que la plus forte natalité associée aux origines migratoires du monde musulman.
A ce titre, il convient d’examiner de plus près les indices de fécondité spécifiques à certaines populations immigrées de culture musulmane. Selon une étude publiée par l’INED en 2019, qui se fondait sur des données de natalité pour l’année 2014, les femmes immigrées algériennes en France avaient en moyenne 3,69 enfants par femme. C’était non seulement le double des femmes non-immigrées, mais aussi significativement plus que les femmes algériennes en Algérie – où le taux de fécondité était seulement de 3 enfants par femme. Le même constat de différentiel valait pour les femmes immigrées tunisiennes, marocaines et turques, dont le taux de fécondité était compris entre 3,12 et 3,5 enfants par femme, tandis que le taux de fécondité dans leurs pays d’origine se situait entre 2,1 et 2,4 enfants.
De même, l’OCDE estime que les femmes nées en dehors de l’Union européenne et vivant en France avaient 3,27 enfants en moyenne au cours de leur vie en 2019 (ce qui représente l’indice de fécondité le plus élevé de toute l’Europe de l’Ouest) alors que les femmes nées en France avaient 1,66 enfant en moyenne à la même date, soit deux fois moins7.
Certes, les études démographiques indiquent que les taux de fécondité des personnes immigrées ont tendance à diminuer à la génération suivante et à converger progressivement vers la moyenne des natifs. Toutefois cette convergence est lente, et ses effets sont fortement mitigés par la poursuite et l’accélération des nouveaux flux entrants.
Enfin, dans son ouvrage L’Archipel français, naissance d’une nation multiple et divisée, le sondeur et politologue Jérôme Fourquet a analysé le dynamisme de la population musulmane à travers le dynamisme de sa fécondité, mesuré par les prénoms (voir fiche dédiée). Le graphique ci-dessous, extrait de son livre, illustre cette dynamique spectaculaire.

Source : L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée, de Jérôme Fourquet
Pour l’auteur, « la trajectoire de cette courbe est des plus impressionnantes et montre de manière très nette l’une des principales métamorphoses qu’a connue la société française au cours des dernières décennies : alors que la population issue de l’immigration arabo-musulmane était quasiment inexistante en métropole jusqu’au milieu du XXe siècle, les enfants portant un prénom les rattachement culturellement et familialement à cette immigration représentaient 18,8% des naissances en 2016, soit près d’une naissance sur cinq » (contre moins de 1% en 1960).
Quelques années plus tard, dans son nouveau livre Métamorphoses françaises : États de la France en infographies et en images (2024), le même Jérôme Fourquet a actualisé cette proportion de prénoms musulmans chez les garçons nouveaux nés en France, qu’il estime désormais à 21,1% pour l’année 20218.

2.3 Une transmission plus forte de la religion chez les familles musulmanes que dans les autres religions
Une autre explication de ce dynamisme démographique est fournie par la même démographe Michèle Tribalat dans un article intitulé Dynamique démographique des musulmans de France et parue en 2011 dans le numéro 136 de la revue Commentaire9. Celle-ci se basait notamment sur l’enquête Trajectoires et origines (TeO) conduite en 2008 et qui recueille la religion précise des enquêtés. Comme le précise la démographe, naître de parents d’une religion ne signifie pas que l’on partage soi-même cette religion même si l’affiliation religieuse des parents détermine en grande partie celle des enfants, en particulier lorsque les deux parents partagent la même religion. Elle montre cependant dans le même temps que la transmission de la religion est beaucoup plus forte chez les musulmans que pour les autres religions : « en termes de transmission, l’islam est sans conteste la religion la plus dynamique. Cette transmission s’est améliorée au fil du temps, tout particulièrement parmi les enfants d’immigrés. Seuls 43% des enfants ‘immigrés nés dans les années 1958-1964 ayant au moins un parent musulman se déclarent eux-mêmes musulmans […]. Ceux qui sont nés à peu près vingt-cinq ans plus tard sont 87% à avoir conservé la religion de leur(s) parent(s) musulman(s) » .
La dernière enquête INSEE-INED à ce sujet nous apprend que 91 % des personnes élevées dans des familles musulmanes continuent à revendiquer la religion de leurs parents, avec des pointes à 97% dans les familles originaires de Turquie, du Moyen-Orient ou d’Afrique sahélienne (89% pour les familles originaires du Maghreb). Or cette part de transmission effective est seulement de 67 % chez les personnes élevées par des parents catholiques. Cela tient pour une large part à la force de la socialisation religieuse dans le cadre du foyer : 43% des musulmans déclarent avoir été élevés dans une famille où la religion avait « beaucoup d’importance », soit 3 fois plus que les catholiques (14%). Or les descendants d’immigrés musulmans ayant grandi dans des familles de ce type ont une probabilité de 70% de déclarer que la religion a une place très importante dans leur vie.
Concernant l’endogamie religieuse – facteur facilitant la transmission de la religion, c’est-à-dire le fait de se marier avec une personne de la même religion, Michèle Tribalat note que « les musulmans se marient avec des musulmans, ce qui est particulièrement vrai des enfants d’immigrés nés en France et des immigrés entrés dans leur enfance et en partie scolarisés en France » . Elle précise cependant que l’exogamie n’est pas davantage pratiquée par les autres religions. Enfin, la démographe précise que les conversions ne jouent qu’un rôle marginal dans le dynamisme de l’islam en France
3. Des interactions avec la diaspora du pays d’origine et un levier d’influence majeur pour certaines puissances étrangères : les aspects qualitatifs de la pratique de la religion musulmane en France
3.1 Une pratique de l’Islam en France influencée par la diaspora du pays d’origine
Un certain nombre d’études se sont aussi interrogées sur des aspects plus qualitatifs liés à la religion musulmane (importance de la pratique, radicalité de la pratique et des populations, etc.). Sans prétendre à l’exhaustivité de la recension, mentionnons notamment le rapport Un islam français est possible10 réalisé par l’Institut Montaigne en 2016 ou encore l’étude Les Musulmans en France 30 ans après l’affaire des foulards de Creil11 réalisée en 2019 par l’IFOP dont on peut retrouver certains éléments synthétiques dans une interview accordée par le sondeur Jérôme Fourquet au média Le Point12.
En effet, outre son implication quantitative sur la démographie musulmane en France, l’impact multidimensionnel des flux migratoires emporte des conséquences qualitatives, sur les types d’Islam revendiqués dans notre pays et la nature des pratiques religieuses qui leur sont associées. La part des femmes musulmanes portant le voile islamique a ainsi augmenté de moitié en une décennie (2009-2020) selon l’INSEE. Cette hausse concerne toutes les origines migratoires, pour les immigrées elles-mêmes – personnes nées étrangères à l’étranger – comme pour les descendantes d’immigrés. L’ampleur de cette hausse varie cependant fortement selon les origines : ainsi le pourcentage de femmes immigrées subsahariennes de confession musulmane qui portent le voile a-t-il plus que doublé sur la période.

L’interaction entre ce constat et celui de l’islamisation rapide des sociétés sahéliennes apparaît évident : par les mécanismes de capillarité propres aux phénomènes de diaspora, les flux migratoires importent sur le sol français les tendances de l’Islam à l’œuvre dans les pays d’origine. La catégorie de femmes musulmanes qui portent le plus souvent le voile islamique en France sont aujourd’hui les immigrées originaires du Turquie et du Moyen-Orient.
3.2 – La population musulmane en France : un levier d’influence majeur pour certaines puissances étrangères
En parallèle de cette interface tangible mais informelle, l’accélération actuelle de l’immigration entretient et consolide le contrôle politique concret exercé par les gouvernements des pays d’origine sur le culte musulman en France, ses imams et ses instances dites « représentatives ». La Grande Mosquée de Paris apparaît toujours autant comme un relai du régime algérien en France et le Rassemblement des musulmans de France comme un outil entre les mains du royaume marocain. Ces pays les considèrent comme des leviers importants d’influence à Paris, autant que des instruments de contrôle des diasporas visant à entretenir un lien d’allégeance avec le pays d’origine.
À cette aune, le cas de l’Islam Turc constitue un exemple paradigmatique. L’État turc encadre de longue date ses imams officiels, qui relèvent de la « Présidence des affaires religieuses » (Diyanet), l’équivalent d’un Ministère du culte opérant en Europe sous la bannière de l’Union islamique turque des affaires religieuses (DITIB). Son correspondant en France est le Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF), créé en 2001 et qui gère un réseau d’environ 280 mosquées dans lesquelles opèrent 150 imams-fonctionnaires directement détachés par Ankara. Comme le relève Jérôme Fourquet : « les communautés turques disséminées sur le territoire national se dotent quasi systématiquement de leurs propres mosquées », contribuant ainsi activement à l’entretien un « isolat turc » au sein de « l’archipel français ».
Notes
- INSEE, « La diversité religieuse en France : transmissions intergénérationnelles et pratiques selon les origines », 30/03/2023 (Lien) ↩︎
- Blog Médiapart, Recension plus complète de l’étude du PRC en français, décembre 2017 (Lien) ↩︎
- Michèle Tribalat, Assimilation : la fin du modèle français. ↩︎
- Michèle Tribalat, « L’Islam reste une menace » tribune dans le Monde, 13 octobre 2011
https://www.lemonde.fr/idees/article/2011/10/13/l-islam-reste-une-menace_1587160_3232.html ↩︎ - Cour des Comptes, « La politique de lutte contre l’immigration irrégulière », janvier 2024, p. 100
https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2024-02/20240104_Politique-lutte-contre-immigration-irreguliere.pdf ↩︎ - Michèle Tribalat, « Dynamique démographique des musulmans de France » in Commentaire n°136 (2011) http://www.micheletribalat.fr/435658488 ↩︎
- OCDE « Les indicateurs de l’intégration des immigrés 2023 », parution du 15/06/2023, chapitre 2.3 https://www.oecd.org/content/dam/oecd/fr/publications/reports/2023/06/indicators-of-immigrant-integration-2023_70d202c4/d5253a21-fr.pdf ↩︎
- Jérôme Fourquet, Métamorphoses françaises ↩︎
- Michèle Tribalat, « Dynamique démographique des musulmans de France » in Commentaire n°136 (2011) ↩︎
- Institut Montaigne, « Un islam français est possible », 2016, (Lien PDF) ↩︎
- IFOP, « Etude auprès de la population musulmane en France, 30 ans après l’affaire des foulards de Creil, 2019 », (Lien PDF) ↩︎
- IFOP, Etude auprès de la population musulmane en France, 30 ans après l’affaire des foulards de Creil, 2019, (Lien PDF) ↩︎