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Auteur/autrice : calf-mc

Immigration et natalité

L’évolution de la population française n’est pas uniquement déterminée par l’immigration et l’émigration mais aussi par l’évolution des naissances et des décès. 

Pour rappel : Variation de la population = solde naturel (naissances – décès) + (immigration – émigration). 

L’immigration exerce cependant une influence sur le solde naturel puisqu’une partie croissante des naissances résulte directement ou indirectement de l’immigration. Il est ainsi possible de distinguer parmi les naissances celles pour lesquelles les parents sont étrangers ou non, ressortissants de l’UE ou non, nés à l’étranger ou non. Ces informations sont notamment fournies par l’INSEE à partir de ses Statistiques de l’état civil. La première partie de l’article s’attache à présenter certains des enseignements de ces statistiques.

Sur la période récente, d’autres approches méthodologiques ont été développées pour permettre une connaissance plus fine de la natalité en France : malgré leurs forces et leurs faiblesses, celles-ci présentent un intérêt et seront abordées dans une seconde partie. 

Les statistiques et données ci-dessous présentent des flux – en l’occurrence des naissances par année. Ajoutées à celles sur les flux migratoires, elles permettent d’estimer la part de la population immigrée et d’origine immigrée (stocks).

1.1 En 2023, plus de 30% des enfants nés en France avaient un parent né à l’étranger et près d’un sixième avaient deux parents nés à l’étranger

L’ensemble des données ci-dessous sont issues des statistiques de l’état civil de l’INSEE et des documents « Naissances vivantes selon le lieu de naissance des parents (France, étranger) » et « Naissances vivantes selon le pays de naissance des parents (Union européenne à 27 ou non) » de l’INSEE1. Elles concernent la France hors Mayotte jusqu’en 2013 puis incluent Mayotte à partir de 2014.

Année de 2000 à 2023Deux parents nés en FranceAu moins un parent né à l’étrangerUn parent né en France, un parent né à l’étrangerDeux parents nés à l’étrangerDeux parents nés dans un pays de l’UE 27Deux parents nés hors UE 27
2000626 821180 584106 55574 0295 40965 821
2001620 403182 831107 08675 7455 08868 037
2002604 662188 083109 20178 8824 71271 535
2003599 822193 222112 03481 1884 88773 553
2004598 206201 155115 83385 3224 83077 695
2005599 295207 527120 25887 2694 70379 760
2006613 526215 826125 67190 1555 12182 059
2007603 536215 169125 74389 4265 20781 351
2008609 753218 651127 41691 2355 59782 646
2009601 168223 473130 82292 6515 85383 689
2010606 250226 549134 89191 6586 15882 321
2011604 077219 317119 114100 2037 23889 844
2012598 473222 574119 957102 6177 93891 676
2013583 864227 646119 643108 0038 36596 369
2014579 106239 459123 855115 6049 259102 883
2015559 021239 927121 541118 3869 919104 904
2016541 811241 829120 760121 06910 407106 984
2017527 120242 433119 021123 41210 274109 500
2018516 483242 107116 670125 43710 096111 544
2019507 928245 455116 147129 30810 070115 548
2020498 518236 678111 971124 7079 708111 249
2021508 913233 139112 587120 5529 462107 315
2022490 973235 024109 024126 0008 944113 385
2023450 077227 726102 033125 6938 238113 738

Entre 2000 et 2023, le nombre de naissances d’enfants dont les deux parents sont nés en France a baissé de 28%. Dans le même temps, le nombre de naissances d’enfants dont au moins un des parents est né à l’étranger hors-UE a quant à lui augmenté de 36% et le nombre de naissances d’enfants dont les deux parents sont nés à l’étranger hors-UE a progressé de 73%. Les graphiques ci-dessous permettent de retracer cette évolution :

Année de 2001 à 2023Deux parents nés en FranceAu moins un parent né à l’étrangerUn parent né en France, un parent né à l’étrangerDeux parents nés à l’étrangerDeux parents nés dans un pays de l’UE 27Deux parents nés hors UE 27
200077,622,413,29,20,78,2
200177,222,813,39,40,68,5
200276,323,713,8100,69
200375,624,314,110,20,69,3
200474,825,114,510,70,69,7
200574,325,714,910,80,69,9
200674,026,015,110,90,69,9
200773,726,315,310,90,69,9
200873,626,415,411,00,710,0
200972,927,115,911,20,710,1
201072,827,216,211,00,79,9
201173,326,614,512,20 ,910,9
201272,927,114,612,51,011,2
201371,928,014,713,31,011,9
201470,729,215,114,11,112,6
201570,030,015,214,81,213,1
201669,130,815,415,41,313,6
201768,531,5115,516,01,314,2
201868,031,915,416,51,314,7
201967,432,615,417,11,315,3
202067,832,215,217,01,315,1
202168,631,415,216,21,314,5
202267,632,41517,41,215,6
202366,433,615,118,51,216,8

1.2 Entre 2000 et et 2023, le nombre de naissances d’enfants dont les deux parents sont français a baissé tandis que le nombre de naissances d’enfants dont au moins un des parents est étranger a quant à lui fortement augmenté


L’ensemble des données ci-dessous sont issues des statistiques de l’état civil de l’INSEE et des documents « Naissances vivantes selon la nationalité des parents (Français, étranger) et leur situation matrimoniale » et « Naissances vivantes selon la nationalité des parents (Union européenne à 27 ou non) » de l’INSEE2. Elles concernent la France hors Mayotte jusqu’en 2013 et incluent Mayotte à partir de 2014

Année de 2000 à 2023EnsembleDeux parents françaisAu moins un parent étrangerUn parent français, un parent étrangerDeux parents étrangersDeux parents de nationalité de l’UE 27Deux parents de nationalité hors UE 27
2000807 405684 681122 72470 56652 1585 78044 994
2001803 234675 184128 05073 90954 1415 35247 414
2002792 745658 465134 28078 79055 4905 03849 032
2003793 044654 357138 68782 61856 0695 06049 396
2004799 361652 828146 53388 74657 7875 05151 044
2005806 822655 455151 36794 16757 2004 96650 430
2006829 352670 735158 617100 34258 2755 39050 976
2007818 705660 630158 075101 44756 6285 48549 085
2008828 404666 399162 005105 07156 9345 89848 867
2009824 641658 821165 820108 39257 4286 19448 955
2010832 799667 707165 092110 76854 3246 42445 521
2011823 394659 834163 560105 76757 7937 32148 012
2012821 047651 577169 470108 90560 5658 05449 830
2013811 510638 576172 934109 80963 1258 65551 433
2014818 565634 027184 538115 64768 8919 75555 575
2015798 948612 877186 071114 86771 20410 56356 823
2016783 640595 784187 856113 71174 14511 12958 855
2017769 553580 453189 100113 17875 92211 08760 312
2018758 590568 714189 876111 84878 02811 14761 936
2019753 383559 049194 33411248681 84811 17865 513
2020735 196546 718188 478108 11380 36510 90064 219
2021742 052557 121184 931106 27678 65510 67662 754
2022725 997537 595188 402104 58283 82010 21568 300
2023677 803492 291185 51298 97786 5359 56171 632

Entre 2000 et 2023, le nombre de naissances d’enfants dont les deux parents sont français a ainsi baissé de 28%. Dans le même temps, le nombre de naissances d’enfants dont au moins un des parents est étranger a quant à lui augmenté de 51% et le nombre de naissances d’enfants dont les deux parents sont étrangers a progressé de 65,9%. Les graphiques ci-dessous permettent de retracer cette évolution :

Les données-ci dessous montrent ce que représentent en % les différents types de naissance. Ainsi, si 72,6% des naissances en 2023 sont le fait de parents français, 27,4% des naissances – soit le quart – sont le fait de parents dont un au moins l’un d’entre eux est étranger et 11,5% de deux parents étrangers.

Année de 2000 à 2023EnsembleDeux parents françaisAu moins un parent étrangerUn parent français, un parent étrangerDeux parents étrangersDeux parents de nationalité de l’UE 27Deux parents de nationalité hors UE 27
2000100,084,815,28,76,50,75,6
2001100,084,115,99,26,70,75,8
2002100,083,116,99,970,66,2
2003100,082,517,510,47,10,66,3
2004100,081,718,311,17,20,66,4
2005100,081,218,811,77,10,66,3
2006100,080,919,112,170,66,2
2007100,080,719,312,46,90,76
2008100,080,419,612,76,90,76
2009100,079,920,113,170,86
2010100,080,219,813,36,50,85,5
2011100,080,219,812,870,95,8
2012100,079,320,713,37,416,1
2013100,078,721,313,57,81,16,3
2014100,077,522,514,18,41,26,8
2015100,076,723,314,48,91,37,1
2016100,0762414,59,51,47,6
2017100,075,424,614,79,91,48
2018100,0752514,710,31,58,1
2019100,074,225,814,910,91,58,7
2020100,074,425,614,710,91,58,7
2021100,075,124,914,310,61,48,5
2022100,074,125,914,411,51,49,4
2023100,072,627,414,612,81,410,6
Focus : Intérêt et limites de la méthode

En ce qui concerne les naissances d’enfants dont les parents sont nés à l’étranger, il convient de préciser que cette catégorie comprend les cas d’enfants dont les parents sont nés hors UE de parents français. Cependant, a priori, seule une infime partie est concernée par cette situation, et dans tous les cas, cela ne change pas vraiment l’augmentation en pourcentage considérée (puisqu’il est improbable que la proportion d’individus nés hors de l’UE mais de nationalité française parmi les parents nés hors de l’UE ait beaucoup changé).

Il est plus intéressant de noter que, parmi les parents nés en France, certains sont eux-mêmes issus de l’immigration extra-européenne. Cela conduit à conclure que les chiffres ci-dessous sous-estiment ainsi la contribution de l’immigration à la natalité en France. En effet, d’après l’enquête Trajectoires et origines de l’INSEE entre 2006 et 2008, quand un nouveau-né avait un parent né hors de l’UE et un parent né en France, ce dernier était lui-même enfant d’immigré dans 40% des cas. Les méthodes présentées dans la seconde partie, couplée à aux données présentées ici, permet d’affiner l’analyse de la natalité en France.

Selon les travaux – relativement anciens – du démographe François Héran, professeur au Collège de France, il existait en 2014 un différentiel de fécondité notable entre les femmes non-immigrées (1,88 enfants par femme) et les femmes immigrées (2,75 enfants par femme en moyenne). Ce différentiel était particulièrement accentué dans certaines origines migratoires – toujours selon des chiffres de 2014 :

  • Les immigrées algériennes en France avaient en moyenne 3,69 enfants par femme au cours de leur vie, soit nettement plus qu’en Algérie même (3 enfants par femme).
  • Les immigrées tunisiennes avaient en moyenne 3,5 enfants par femme, soit nettement plus qu’en Tunisie même (2,4 enfants par femme).
  • Les immigrées marocaines avaient en moyenne 3,47 enfants par femme, soit nettement plus qu’au Maroc même (2,2 enfants par femme).
  • Les immigrées turques avaient en moyenne 3,12 enfants par femme, soit nettement plus qu’en Turquie même (2,1 enfants par femme).
  • Les immigrées originaires de pays d’Afrique hors-Maghreb avaient en moyenne 2,91 enfants par femme.


Selon une étude plus récente de l’INSEE (parue en février 2023)3, il existe un différentiel de fécondité notable entre les femmes non-immigrées (1,67 enfant par femme en 2021) et les femmes immigrées (2,33 enfants par femme en moyenne). Ce différentiel est particulièrement accentué dans certains groupes d’origines migratoires – chiffres 2021 :

  • Les immigrées algériennes, marocaines et tunisiennes en France ont en moyenne 2,51 enfants par femme au cours de leur vie ;
  • Les immigrées originaires de pays d’Afrique hors-Maghreb ont en moyenne 3,32 enfants par femme.
Évolution de l’ICF des femmes après ajustement, selon le pays de naissance

NB : pour ces données, l’INSEE a procédé à des « corrections » sur les indices conjoncturels de fécondité cités des femmes immigrées « afin de tenir compte de leur fécondité plus faible avant leur arrivée en France et limiter la surestimation de leur fécondité inhérente à cet indicateur lorsque seules les périodes de fécondité en France sont prises en compte »

Plus largement, à l’échelle nationale, l’INSEE estime que 39,4% des enfants de 0 à 4 ans sont issus de l’immigration sur trois générations, toutes origines confondues.4

Pour sa part, l’OCDE estime que les femmes nées en dehors de l’Union européenne avaient 3,27 enfants en moyenne au cours de leur vie en 2019 (ce qui représente l’indice de fécondité le plus élevé de toute l’Europe de l’Ouest) alors que les femmes nées en France avaient 1,66 enfants en moyenne à la même date, soit deux fois moins. 5

A ce titre, l’INSEE estime que 24,7% des enfants de 0 à 4 ans en France pour l’année 2019-2020 ont un ou deux parents immigrés, majoritairement originaires du continent africain6.

Par ailleurs, l’hypothèse selon laquelle l’installation en France incite les immigrées à faire des enfants se trouve corroborée par une récente étude de l’INSEE (parue en février 2023)7, laquelle établit que le pic des naissances chez les femmes immigrées se situe dès la première année après leur première entrée en France (voir graphique ci-dessous) : 

En raison de ces différentiels de fécondité, cumulés aux flux migratoires, on constate un changement démographique à l’œuvre dans les moyennes et grandes villes, plus amplement détaillé dans une autre note de notre Observatoire, intitulée « Immigration et démographie urbaine : ce que nous apprennent les cartes de France Stratégie ».

Les statistiques fournies par l’INSEE permettent de distinguer parmi les naissances d’enfants celles qui concernent des parents français ou non, ressortissants de l’UE ou non et celles qui concernent des parents nés à l’étranger ou non. Si d’autres pays ont des statistiques plus fines, permettant de remonter sur plusieurs générations l’origine des parents ou des grands parents, ce n’est pas le cas de la France. Plusieurs démographes – voir notamment Michèle Tribalat et Bernard Aubry8 – ont cependant tenté d’identifier dans leur travaux le rôle de l’immigration dans l’évolution de la démographie française en estimant sur plusieurs générations la part de la population d’origine immigrée, du fait de l’immigration mais aussi de la natalité. 

De façon plus sommaire, une méthode a été utilisée sur la période récente pour tenter d’analyser plus finement l’évolution des naissances en fonction de l’origine culturelle ou géographique des parents : l’usage des prénoms.

Cet outil d’analyse a été popularisé par l’analyste politique Jérôme Fourquet qui l’utilise notamment dans son dernier livre L’archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée.9 Il lui permet ainsi de montrer le poids démographique croissant des populations issues de l’immigration arabo-musulmane. Il s’agit néanmoins d’une méthode éprouvée. Si Jérôme Fourquet l’a utilisée pour la première fois dans le cadre d’un travail pour la Fondation Jean Jaurès10, la méthode onomastique a également été utilisée par Georges Felouzis en 2005 pour analyser les phénomènes de ségrégation scolaire11 ou encore par Libération en 2012 pour mettre en évidence la faible présence des personnes issues de l’immigration ou représentant la diversité parmi les membres des cabinets du gouvernement Jean-Marc Ayrault12.

La méthode utilisée par Fourquet repose sur le fait que le choix des prénoms par les familles peut servir d’indicateur pour identifier le poids des populations de différentes cultures, ici arabo-musulmane. Il est ici question de culture : non pas de religion ou de nationalité. Après avoir rigoureusement classé les prénoms selon la culture à laquelle ils appartiennent, Jérôme Fourquet dresse un tableau statistique à partir des données de l’INSEE qui permet de quantifier le nombre de nouveau-nés portant un prénom d’origine arabo-musulmane depuis 1900.

Le graphique ci-dessous représente la part de garçon portant un prénom arabo-musulman parmi les nouveau-nés garçons, année après année, depuis 190013. Ces chiffres pourraient être extrapolés chez les filles.

Extrait de L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée, de Jérôme Fourquet.

FOCUS : avantages, limites, intérêt de la méthode

L’analyse anthroponymique ci-dessus doit être correctement interprétée. Il convient de rappeler que « toutes les personnes portant un prénom originaire des mondes arabo-musulmans ne sont pas nécessairement musulmanes », comme le note Jérôme Fourquet. Par ailleurs, ces chiffres sont des tendances et ne peuvent pas être considérés comme exacts à l’unité près. Enfin, ils ne concernent ici que les prénoms arabo-musulmans : pour identifier plus largement les prénoms d’origine étrangère, il serait par exemple intéressant d’y intégrer ceux originaires d’Afrique de l’Ouest comme le fait en partie l’auteur pour les prénoms féminins (Fatoumata, Aminata, Hawa, Bintou, etc.)

L’analyse effectuée par Jérôme Fourquet présente surtout de nombreux avantages. D’abord, elle permet de suivre l’évolution des prénoms donnés depuis 1900 et permet d’identifier différentes phases comme le montre le graphique ci-dessus. Par ailleurs, la méthode utilisée est particulièrement robuste puisque l’auteur écarte de son étude un certain nombre de prénoms aux origines ambiguës ou doubles tels que Sarah – appartenant tant à la culture hébraïque qu’arabo-musulmane. Ainsi, les chiffres produits par Jérôme Fourquet sont une estimation basse. Enfin, la robustesse de la méthode utilisée s’illustre également par le fait que d’autres études avec d’autres méthodes aboutissent à des résultats équivalents. Michèle Tribalat, dans le cadre de l’enquête Teo de l’INED et de l’INSEE conduite en 2008, arrivait à une conclusion équivalente en montrant que sur la période 2006-2008, les naissances intervenues dans un foyer comptant un ou deux parent(s) musulman(s) représentaient 18% des naissances en France.
  • Bernard AUBRY et Michèle TRIBALAT, Les jeunes d’origine étrangère in Commentaire n° 126, 2009 (Lien)
  • Actes du Colloque de la Fondation Res Publica sur le thème « La baisse de la natalité et les perspectives de la démographie française », 2 avril 2019
  • Michèle TRIBALAT, Commentaire et analyse d’une note de l’INSEE sur l’évolution de la fécondité en France, 2018 (Lien)
  • Entretien Figaro Live avec le recteur Gérard-François DUMONT sur le thème « Natalité : un recul inquiétant ? » (Lien)
  1. INSEE, « Les naissances en 2023 et en séries longues » paru le 14/11/2024 (Lien)  ↩︎
  2. INSEE, « Naissances selon la nationalité et le pays de naissance des parents. Données annuelles de 1998 à 2022 », paru le 21/02/2023 (Lien) ↩︎
  3. INSEE Première n°1939, « Combien les femmes immigrées ont-elles d’enfants ? », parution le 21 février 2023 (champ d’étude : femmes immigrées en France nées entre 1960 et 1974) : Lien ↩︎
  4. INSEE, « La diversité des origines et la mixité des unions progressent au fil des générations », paru le 5 juillet 2022 ↩︎
  5. OCDE « Les indicateurs de l’intégration des immigrés 2023 » paru le 15/06/2023 ↩︎
  6. INSEE, « Enquêtes emploi 2019-2020 – La diversité des origines et la mixité des unions progressent au fil des générations», paru le 5 juillet 2022 ↩︎
  7. INSEE, op. cit ↩︎
  8. Voir notamment Michèle Tribalat, 2009, Immigration et démographie des pays d’accueil in Christophe Jaffrelot et al., L’enjeu mondial (Presses de Sciences Po) ou Bernard Aubry et Michèle Tribalat, 2009, Les jeunes d’origine étrangère ↩︎
  9. Voir notamment la partie “Le poids démographique croissant des populations issues de l’immigration arabo-musulmane” pp 133-143 ↩︎
  10. Jérôme Fourquet, Karim vote à gauche et son voisin FN, 2015, Editions de l’Aube ↩︎
  11. Georges Felouzis, L’Apartheid scolaire. Enquête sur la ségrégation ethnique dans les collèges, Editions du Seuil, 2005 ↩︎
  12. Libération, “Parité, diversité…les cabinets verrouillés”, 30 mai 2012 (Lien) ↩︎
  13.  Michèle Tribalat, Assimilation : la fin du modèle français ↩︎
  14. Revue des deux Mondes, « Islam et immigration : les chiffres » Nicolas Pouvreau-Monti, septembre 2024 – Lien ↩︎
  15. Jérôme Fourquet, Métamorphoses françaises : États de la France en infographies et en images (2024) ↩︎
Gouvernement des juges du conseil constitutionnel et du conseil d'état colonnes Buren du Palais Royal

Politiques d’immigration : le gouvernement des juges ?

Le 1er février 2023 était présenté en Conseil des ministres le projet de loi « pour contrôler l’immigration, améliorer l’intégration ». Notons d’emblée qu’il s’agit du huitième projet de loi réformant le droit du séjour des étrangers en France et l’asile depuis la création du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA) il y a seize ans, et de la vingtième réforme des politiques publiques d’immigration depuis 1980, alors même que le précédent texte (de 2018)1 n’avait pas fait l’objet d’une quelconque évaluation.

 Le principal volet de ce texte vise les flux migratoires à vocation professionnelle. Face à la pénurie de main-d’œuvre rencontrée par certains secteurs, le texte prévoit plusieurs mesures visant à faciliter l’accès à certains métiers : création d’une carte de séjour « travail dans les métiers en tension » permettant sous certaines conditions la régularisation de travailleurs irréguliers ; création d’une carte de séjour pluriannuelle « talent-professions médicales » pour répondre aux besoins de recrutement dans le sanitaire et le médico-social ; accès plus rapide au marché du travail pour les demandeurs d’asile ressortissant de pays bénéficiant un taux de protection internationale élevée en France. Autant de mesures qui relèvent d’ailleurs essentiellement du pouvoir réglementaire2.

Outre ces dispositifs facilitant l’immigration du travail, le texte prévoit des mesures d’ordre symbolique – conditionnement à l’ « engagement de respecter les principes de la République » de la délivrance ou du renouvellement des titres de séjour – ou bien d’ordre procédural – réduction du nombre de procédures contentieuses en matière de droit des étrangers, création des « espaces France Asile », régionalisation de la Cour nationale du droit d’asile.

Enfin, on notera que le gouvernement traduit en droit interne une jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme3, en posant l’interdiction du placement en centre de rétention administrative des mineurs étrangers de moins de 16 ans, y compris lorsqu’ils accompagnent des adultes4.

Que retenir des constats posés plus haut ? Traditionnellement, l’immigration régulière à vocation professionnelle constitue une catégorie sensiblement limitée et relativement encadrée des flux migratoires. Ainsi, en 2022, l’ensemble des titres de séjour délivrés pour un motif économique représente 16,5 % de la totalité des titres délivrés (moins de 53 000 pour plus de 320 000 titres délivrés)5. Dès lors, il pourrait être étonnant de constater que les titres de séjour liés à des motifs familiaux ne font pas l’objet d’un quelconque projet de réforme de la part du gouvernement, alors même qu’ils constituent la première catégorie d’immigration, devancée de peu par l’immigration étudiante dans les chiffres provisoires pour 2022.En outre, l’on pourra noter que l’immigration liée à des motifs humanitaires n’est abordée que sous l’angle procédural (en visant essentiellement à simplifier les procédures), sans même que son essence et son périmètre ne soient remis en cause. Enfin, il faut souligner que le gouvernement a choisi d’inscrire dans le droit français une mesure issue d’une jurisprudence de la Cour européenne, comme si celle-ci présidait aux destinées souveraines de l’État.

Ces constats permettent de corroborer les questions posées par cette étude : les institutions chargées de dire le droit (à l’échelon national ou international) rendent impossible toute réforme d’ampleur de l’immigration liée aux liens personnels et familiaux ainsi qu’à l’asile. Ce faisant, elles privent le pouvoir politique de toute autorité sur les politiques d’immigration, pourtant déterminantes pour l’avenir de la nation. Elles sortent ainsi du débat démocratique des questions essentielles mettant en jeu la plupart des équilibres fondant la société.

Cette note s’attachera donc à démontrer les effets des juges sur les politiques d’immigration, qui ont rendu caduque toute tentative de limiter les flux migratoires en France.

On verra que si certaines dispositions de la Convention européenne des droits de l’homme (« la Convention ») – telles qu’interprétées par la Cour européenne des droits de l’homme (« CEDH ») posent problème par elles-mêmes, c’est surtout l’interprétation qu’en font les juridictions françaises qui fait subir à la France une immigration de peuplement massive. En s’appuyant sur une interprétation extensive du préambule de la Constitution, et notamment de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État ont largement renforcé les droits et les libertés des étrangers, au mépris des différentes expressions de la volonté populaire qui ont tenté de s’exprimer au cours des dernière décennies.

1.1   L’extension des garanties posées par la CEDH

Le contentieux des étrangers porté devant la Cour européenne des droits de l’homme est conséquent. Pourtant, aucune disposition du texte ne prévoit expressément la protection des individus faisant l’objet d’une mesure d’éloignement du territoire. En revanche, les protocoles n° 4 (article 4) et n° 7 (article 1er), additionnels à la Convention européenne des droits de l’homme, sont venus consacrer un minium de garanties :

– L’interdiction des expulsions collectives : l’article 4 du protocole n° 4 énonce : « les expulsions collectives d’étrangers sont interdites ». Il peut y avoir un regroupement d’étrangers en vue de leur expulsion, mais il faut un examen individualisé de chaque cas.

– Des garanties procédurales au profit de l’étranger : l’article 1er du protocole n° 7 pose que : « 1. Un étranger résidant régulièrement sur le territoire d’un État ne peut en être expulsé qu’en exécution d’une décision prise conformément à la loi et doit pouvoir :

– faire valoir les raisons qui militent contre son expulsion,

– faire examiner son cas, et

– se faire représenter à ces fins devant l’autorité compétente ou une ou plusieurs personnes désignées par cette autorité.

2. Un étranger peut être expulsé avant l’exercice des droits énumérés au paragraphe 1.a, b et c de cet article lorsque cette expulsion est nécessaire dans l’intérêt de l’ordre public ou est basée sur des motifs de sécurité nationale. »

  Ainsi, la protection européenne des étrangers s’est déployée par voie prétorienne et « par ricochet »6, permettant aux juges de la Cour d’étendre l’applicabilité des droits à des domaines ne figurant pas dans le texte de la Convention. Ce contentieux se caractérise par une extension constante des garanties offertes aux étrangers, tout en faisant bénéficier à ceux-ci de l’ensemble des droits garantis par la Convention. En effet, l’article 1er de la Convention reconnaît à tout individu – sans condition de nationalité – les droits et libertés reconnus par la Convention dès lors que le justiciable relève de la juridiction d’un État membre.

Nous verrons que la réception, voire l’anticipation, par le juge français, des garanties européennes est venue renforcer encore davantage la protection de l’étranger sur le territoire d’accueil.

1.2   L’arme anti-carcérale de l’article 3 de la Convention

  L’article 3 de la Convention (qui dispose que « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ») tel qu’interprété par la Cour est devenu une arme anti-carcérale en faveur des étrangers. Sur le fondement de cet article, la CEDH a déclaré contraires à la Convention des décisions prises par les États au nom de la préservation de leurs intérêts nationaux. Le cas le plus emblématique est celui de Kamel Daoudi, Algérien résidant sur le territoire français, condamné en 2015 à six ans de réclusion pour terrorisme auxquels s’ajoutaient une interdiction définitive du territoire pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » et la déchéance de sa nationalité française. La Cour7 avait alors demandé à la France de surseoir à l’expulsion du terroriste, au motif que le passé terroriste de l’intéressé en faisait une « cible » pour les services de renseignement algériens.

En 2020, la CEDH condamne la France pour les « conditions d’existence inhumaines et dégradantes » de trois demandeurs d’asile adultes, contraints de vivre « dans la rue » et « privés de moyens de subsistance »8. Si la Cour ne consacre pas de droit à l’asile, elle considère que la marge de manœuvre des États en la matière est limitée par les obligations qui leur incombent au titre de la Convention. Parmi celles-ci, l’interdiction absolue de la torture et des traitements inhumains et dégradants (consacrée par l’article 3) occupe une place prépondérante dès lors que cet article consacre « une valeur de civilisation étroitement liée au respect de la dignité humaine, qui se trouve au cœur même de la Convention ».

Cet arrêt peut s’analyser comme une affirmation de ce que l’accueil des demandeurs d’asile est un droit pour tous, à partir du moment de l’introduction de leur demande. Il en va, en effet, du respect de leur dignité humaine. C’est pour cette raison que la Cour conclut que le seuil de gravité emportant violation de l’article 3 de la CEDH « est rencontré dès lors que les autorités françaises n’ont pas garanti l’accueil des requérants alors même qu’elles en avaient l’obligation (en droit de l’Union européenne), que ceux-ci étaient entièrement dépendants d’elles et qu’ils étaient, du seul fait de leur statut de demandeurs d’asile, particulièrement vulnérables »9. La Cour rappelle d’ailleurs que le contexte de « crise migratoire » ne peut exonérer un État partie à la Convention des obligations qui lui incombent au titre de l’article 3 de la CEDH.

Cet arrêt est un camouflet pour le Conseil d’État, qui avait jusqu’alors considéré que l’administration faisait selon ses moyens et avait rejeté les demandes émanant d’hommes adultes en bonne santé, estimant que ceux-ci n’étaient pas particulièrement vulnérables et donc non prioritaires. Désormais, les juges nationaux devront tenir compte de cette jurisprudence et considérer que tous les demandeurs d’asile, indépendamment de leur état de santé ou de leur sexe, ont le droit à des conditions matérielles d’accueil dignes. In fine, cette pression juridictionnelle n’est pas sans effet sur l’administration, tenue d’augmenter sans cesse les capacités d’hébergement et de réduire les délais pour l’enregistrement des demandes d’asile permettant le versement de l’Allocation pour demandeurs d’asile. Notons cependant que la CEDH n’entre pas dans le détail du niveau ou du contenu des conditions matérielles d’accueil des demandeurs d’asile. Là encore, la France va au-delà de ce que lui impose le droit international et offre parmi les conditions les plus généreuses d’Europe.

1.3   Les contraintes juridictionnelles en matière de traitement des demandes d’asile

En 1979, la loi « Bonnet » relative à la prévention de l’immigration clandestine était adoptée. Elle renforçait les conditions d’entrée sur le territoire et faisait de l’entrée ou du séjour irrégulier un motif d’expulsion. Elle prévoyait la reconduite à la frontière de l’étranger expulsé et sa détention s’il n’était pas en mesure de quitter immédiatement le territoire. Le Conseil constitutionnel censura alors la loi déférée10. Se fondant sur le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 (« tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asile sur les territoires de la République »), il estima que la loi ne faisait aucune différence entre les étrangers, remettant ainsi en cause le droit d’asile. De plus, le Conseil estimait que la loi permettait d’opérer des internements arbitraires, contraires à l’article 66 de la Constitution selon lequel « nul ne peut être arbitrairement détenu ». Il considérait ainsi que le fait d’être en situation irrégulière sur le territoire ne suffisait à constituer un acte « susceptible d’entraîner une quelconque privation de liberté ».

De la même façon, par une décision du 13 août 1993, le Conseil constitutionnel (présidé par Robert Badinter) censure huit articles de la loi « Pasqua »11. Parmi les articles censurés, deux dispositions interdisent à un étranger dont la demande d’asile a été rejetée dans un autre pays européen de saisir l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) d’une nouvelle requête. Par cette décision, le Conseil constitutionnel (dans un contexte de cohabitation politique) s’octroie la capacité de fonder les bases du droit d’asile en France, en prévoyant qu’un demander d’asile ne peut être expulsé tant que la décision finale concernant sa demande n’a pas été prise. D’après le Conseil, « les étrangers peuvent se prévaloir d’un droit qui est propre à certains d’entre eux, reconnu par le quatrième alinéa du Préambule de la Constitution de 1946 auquel le peuple français a proclamé solennellement son attachement, selon lequel tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asile sur les territoires de la République ». Cette censure constitutionnelle empêche l’application par la France de la convention de Schengen, qui doit entrer en vigueur le 1er décembre 1993. La nullité prononcée n’est pas fondée sur un article de la Constitution mais sur son préambule, qui énonce des principes d’ordre général.

Cet arrêt oblige le Premier ministre Edouard Balladur à réunir le Parlement en Congrès pour faire voter une réforme de la Constitution afin de contredire la décision du Conseil. Edouard Balladur dénonce alors l’attitude des sages, qu’il accuse de se prononcer en fonction de « principes généraux, parfois plus philosophiques et politiques que juridiques, quelquefois contradictoires et, de surcroît, conçus parfois à des époques bien différentes de la nôtre». Cette décision pousse même Jean-Louis Debré à parler d’« attitude politique, voire politicienne » du président du Conseil constitutionnel. Robert Badinter s’en défend, en considérant que « l’impatience qui saisit toute majorité politique face au juge constitutionnel est celle de tout pouvoir face à un contre-pouvoir. »12

Toujours est-il que cette décision a un impact essentiel sur le droit d’asile en France, en obligeant l’État à accorder le droit au séjour aux demandeurs d’asile pendant le temps que dure l’instruction de leur dossier, qui se compte en mois ou en années. Cette décision a fortement contribué à l’augmentation des demandes d’asile à partir du milieu des années 1990.

1.4   Les obstacles opposés à la lutte contre l’immigration irrégulière

Le Conseil constitutionnel s’est opposé à plusieurs reprises à des lois étendant la durée de la rétention administrative, prévue pour retenir un étranger en situation irrégulière au titre du séjour dans la perspective de sa reconduite à la frontière.

En 1991, le Conseil d’État rend l’arrêt Belgacem13, selon lequel les clandestins menacés d’expulsion peuvent bénéficier de l’application de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme si la mesure d’expulsion porte une atteinte disproportionnée à leur vie familiale au regard de l’objectif de sauvegarde de l’ordre public.

Sur le fond, il est en outre jugé qu’un étranger peut utilement se prévaloir, à l’appui de conclusions tendant à l’annulation de l’arrêté d’expulsion dont il a fait l’objet, des stipulations de l’article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ; en la matière, il revient au juge d’exercer un contrôle de proportionnalité entre la gravité de l’atteinte portée à la vie familiale et les nécessités de la défense de l’ordre public (voir notamment CE, 13 mars 1992, X, n° 124255).

Le 8 octobre 2009, la CEDH annule toutes les décisions de reconduite vers l’Afghanistan des immigrés clandestins évacués du Calaisis. 300 clandestins avaient été interpellés, le juge des libertés en avait fait relâcher 270 et la Cour avait interdit l’expulsion des 30 derniers. Selon la Cour, « les autorités judiciaires n’ont pas agi avec toute la promptitude nécessaire. Partant, dans les circonstances particulières de la cause, la détention des requérants, par sa durée excessive, a enfreint l’article 5 § 3 de la CESDH. »

Les prétextes opposés à la lutte contre l’immigration irrégulière ne manquent pas. Deux décisions du Conseil d’État14 d’avril 2010 permettent aux étrangers malades d’obtenir un titre de séjour si les soins nécessités ont, dans le pays d’origine, un coût qui les rend inaccessibles. Avant cette décision, le Conseil d’État refusait de considérer la question du coût des traitements dans le pays d’origine. Désormais, cette jurisprudence permet aux étrangers dont l’état de santé nécessite une prise en charge médicale de solliciter une carte de séjour temporaire au titre de la « vie privée et familiale ». La délivrance de cette carte est subordonnée à la gravité de la maladie, mais aussi à l’impossibilité pour le migrant de bénéficier de soins appropriés dans son pays d’origine. Sur les conseils d’associations, plusieurs milliers de migrants déboutés du droit d’asile utilisent désormais cette possibilité de rester légalement en France.

Sur le plan matériel, le 23 décembre 2016, le Conseil d’État a enjoint le Premier ministre à revaloriser « dans un délai de deux mois » une aide à l’hébergement versée aux demandeurs d’asile, qu’il jugeait « manifestement insuffisante ». Le Conseil estimait que l’État, s’il ne propose pas de logement, doit offrir les moyens suffisants pour se loger. Les coûts supplémentaires engendrés par cette aide ont été estimés à 143,5 millions d’euros.

1.5   La censure des statistiques « ethniques » et la consécration constitutionnelle d’un « principe de fraternité »

Le Conseil constitutionnel censure en 2007 l’article 63 de la loi sur la maîtrise de l’immigration, qui autorisait les statistiques ethniques. Le Conseil a jugé que ces enquêtes statistiques, pourtant pratiquées dans bon nombre de pays démocratiques, contrevenaient à l’article 1er de la Constitution (« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion »). Les juges estimaient que les enquêtes statistiques permettant le recueil d’informations sur l’origine ethnique représentaient une forme de discrimination. Attachés à ces principes, ils semblaient ainsi méconnaître les nouvelles réalités d’un pays désormais multiculturel. En 2018, le vice-président du Conseil d’État Jean-Marc Sauvé déplorait que la société française soit « de plus en plus plurielle, souvent divisée, voire fracturée » (Le Monde, 28 avril 2018). Pourtant, cet éminent juriste ne semblait pas voir la responsabilité essentielle de l’institution qu’il avait fidèlement servie dans cette désagrégation du corps social.

En juillet 2018, le Conseil constitutionnel a fait de la « fraternité » – envers les migrants – un principe constitutionnel. Jusqu’alors, les articles L. 622-1 et L. 622-4 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile prévoyaient une peine de cinq ans d’emprisonnement et 30 000 euros pour toute personne ayant « par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l’entrée, la circulation ou le séjour irréguliers, d’un étranger en France ». Pour les juges de la rue Montpensier (sollicités par une QPC au sujet du militant no-border Cédric Herrou), il découle du principe de fraternité (contenu dans les termes de l’article 2 de la Constitution : « La devise de la République est ‘Liberté, Égalité, Fraternité’ ») « la liberté d’aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national. » La loi du 10 septembre 2018 prend acte de la déclaration d’inconstitutionnalité du Conseil constitutionnel, en établissant que l’aide au séjour et à la circulation apportée aux migrants « dans un but exclusivement humanitaire » et sans « aucune contrepartie directe ou indirecte » ne peut constituer un délit.

Dans les colonnes du Figaro, Anne-Marie Le Pourhiet, professeur de droit public, dénonce le « coup d’État » auquel s’est livré le Conseil constitutionnel, qui « s’assoit sur l’État de droit démocratique au lieu de le défendre »15. La vice-présidente de l’Association française de droit constitutionnel soulignait que la fraternité telle qu’entendue par la Constitution « n’a jamais expressément uni que les citoyens français appartenant à la famille nationale et ne s’étend certainement pas aux étrangers, a fortiori en situation irrégulière, c’est-à-dire entrés ou demeurés sur le territoire français au mépris des lois républicaines ».

2.1   La conception extensive de l’article 8 de la Convention par la Cour

Selon l’article 8 de la Convention, « toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ». Sur le fondement de cet article, la Cour a généré une jurisprudence abondante dans le domaine du droit à la vie familiale des étrangers. Certes, le regroupement familial ne peut être considéré comme un droit absolu au regard de la Convention s’imposant aux États. Cependant, ceux-ci sont contraints d’évaluer leur législation et son application au regard des principes posés par l’article 8.

Cette conception extensive se manifeste également en matière de protection contre l’éloignement données aux étrangers en situation irrégulière en raison de liens familiaux. La Cour l’a manifestée dans une affaire singulière16 : le gouvernement néerlandais s’opposait au regroupement familial d’une enfant de neuf ans, laissée en Turquie par ses parents à l’âge de trois ans alors qu’ils s’installaient aux Pays-Bas où ils ont eu deux autres enfants. Le gouvernement soutenait que le lien familial avait été rompu puisque les requérants ne pouvaient prouver leur implication dans l’éducation de leur fille – élevée par sa tante, ni même ne pouvaient démontrer un soutien financier au bénéfice de celle-ci. Malgré cela, la Cour a jugé qu’il y avait violation du droit à la vie familiale : puisque le couple avait établi sa vie aux Pays-Bas, la venue de l’enfant ayant vécu en Turquie « constituait le moyen le plus adéquat pour le développement d’une vie familiale avec celle-ci, d’autant qu’il existait, au vu de son jeune âge, une exigence particulière de voir favoriser son intégration dans la cellule familiale de ses parents ». Ainsi, pour la Cour, les Pays-Bas avaient « omis de ménager un juste équilibre entre les intérêts des requérants, d’une part, et son propre intérêt à contrôler l’immigration, de l’autre ».

Suivant cette jurisprudence constante, les tribunaux administratifs se réfèrent systématiquement à l’article 8 de la CESDH pour annuler quotidiennement des décisions préfectorales de reconduite à la frontière visant des étrangers en situation irrégulière, à même de prouver l’existence de liens familiaux en France.

2.2   Un principe général du droit français (arrêt Gisti)

Le Groupe d’information et de soutien des immigré.e.s (Gisti) s’est donné comme mission de passer par les tribunaux pour multiplier les jurisprudences favorables aux immigrés. Cette association est incidemment composée de nombreux magistrats et financée par des subventions publiques.

Parmi les nombreux arrêts « Gisti » constituant des revirements de jurisprudence en matière de politique migratoire, la décision la plus significative est l’arrêt du Conseil d’État du 8 décembre 1978, qui élève au rang de « principe général du droit » le droit de mener une vie familiale normale en France, pour les nationaux comme pour les étrangers.

Pour mémoire, le regroupement familial était réglementé par un décret du 29 avril 1976 qui avait institué un régime libéral ne prévoyant que quatre hypothèses de refus. Compte tenu de la situation du marché du travail, le gouvernement avait décidé de suspendre ce décret pour une période de trois ans, par un décret du 10 novembre 1977 qui n’autorisait que la venue des membres de famille qui ne demandaient pas l’accès au marché de l’emploi. Saisi par la CFDT, la CGT et le Groupement d’information et de soutien des immigrés (Gisti), le Conseil d’État annule le décret attaqué. En se référant au Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 qui proclame, en son dixième alinéa, que « la nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement », le Conseil tient alors un raisonnement en trois temps :

  • d’une part, il tire de la formule du Préambule de la Constitution la conclusion qu’il existe un principe général comportant le droit de mener une vie familiale normale et le droit au maintien de l’unité familiale ;
  • d’autre part, il estime que ce principe général ne concerne pas que les Français, mais également les étrangers ;
  • enfin, il considère que le droit de mener une vie familiale normale est violé par une mesure empêchant les membres de la famille d’occuper un emploi : « S’il appartient au gouvernement, sous le contrôle du juge de l’excès de pouvoir, et sous réserve des engagements internationaux de la France de définir les conditions d’exercice de ce droit pour en concilier le principe avec les nécessités tenant à l’ordre public et à la protection sociale des étrangers et de leur famille, ledit gouvernement ne peut interdire par voie de mesure générale l’occupation d’un emploi par les membres des familles des ressortissants étrangers ».

Dans la même décision il indique, d’une manière plus générale : « Les étrangers résident régulièrement en France ont le droit de mener une vie familiale normale, et en particulier celui de faire venir leur conjoint et leur enfant mineur17. 

On notera donc que ce revirement n’a jamais été décidé ou avalisé par un vote du Parlement. Cette décision prise par le juge sous la pression d’une association militante aura des conséquences majeures sur la démographie française.

En autorisant le regroupement familial indépendamment de la situation économique (et ce dans un contexte de ralentissement de la croissance économique), le Conseil d’État a de facto encouragé le chômage et la hausse des dépenses sociales. Jamais corrigée par la loi, cette largesse du Conseil d’État a permis de transformer l’immigration du travail en une immigration de peuplement.

2.3   Une jurisprudence de plus en plus libérale

Le Conseil d’État a par la suite, largement déterminé, par sa jurisprudence, la conception française du regroupement familial, toujours sur le fondement de l’article 8 de la Convention. C’est ainsi qu’il a estimé qu’un tel droit pouvait être invoqué à l’encontre d’un refus de titre de séjour18, d’un refus de visa, de mesures d’éloignement du territoire national19 mais aussi d’un décret d’extradition20.

Dans un arrêt du 11 juillet 1980, dit « arrêt Montcho », pris en assemblée, le Conseil d’État statuant dans le cadre d’une demande de sursis à exécution, reconnaissait implicitement le droit au séjour d’une seconde épouse d’un mari polygame. Un de ses effets a été notamment d’autoriser le regroupement familial dans les cas de polygamie, et de régulariser la situation de la pluralité d’épouses dans certains cas21. Le Conseil reconnaissait ainsi les mariages polygames dans la plénitude de leurs effets. Comme le remarquait le Gisti dans sa revue Plein droit, « la conséquence la plus évidente, qui a été tirée immédiatement dans le milieu immigré… masculin, a été incontestablement la certitude qu’enfin la France reconnaissait la polygamie pour les musulmans sur son territoire, opinion partagée par une partie des juristes qui invitaient d’ailleurs les tribunaux judiciaires à suivre l’exemple magistral du Conseil d’État. »22

À titre d’illustration, le Conseil d’État a jugé23 illégal l’arrêté d’expulsion d’un étranger qui s’était livré à de graves agissements délictueux – pour lesquels il avait été condamné à plus de dix ans de prison – mais dont la mère, les frères et sœurs, pour la plupart de nationalité française, résidaient de longue date en France, qui vivait lui-même avec une ressortissante française dont il avait eu un enfant et avec laquelle il s’était marié.

Le motif familial est aujourd’hui en tête dans l’octroi des titres de séjour (dépassé par l’immigration étudiante d’après les chiffres provisoires de 2022). Il représente 90 000 entrées par an, un chiffre stable sur la dernière décennie.

2.4   Un principe constitutionnel

Quinze ans après l’arrêt Gisti, le Conseil constitutionnel érigeait le droit de l’étranger à mener une vie familiale normale en principe constitutionnel (Cons. const. déc., 13 août 1993). C’est également en se référant au Préambule de la Constitution de 1946 qu’il affirme en effet que « si le législateur peut prendre à l’égard des étrangers des dispositions spécifiques, il lui appartient de respecter les libertés et droits fondamentaux de valeur constitutionnelle reconnus à tous ceux qui résident sur le territoire de la République ; […] figurent parmi ces droits et libertés […] le droit de mener une vie familiale normale»24, et que le droit pour les étrangers de mener une vie familiale normale « comporte en particulier la faculté pour ces étrangers de faire venir auprès d’eux leurs conjoints et leurs enfants mineurs »25.

En 2003, le Conseil constitutionnel a proclamé le droit absolu au mariage, y compris pour les étrangers en situation irrégulière : « le respect de la liberté du mariage, composante de la liberté personnelle protégée par les articles 2 et 4 de la Déclaration de 1789, s’oppose à ce que le caractère irrégulier du séjour d’un étranger fasse obstacle, par lui-même, au mariage de l’intéressé ». Il a ainsi annulé une disposition votée par le Parlement, prévoyant de restreindre le droit au mariage pour les migrants clandestins, en permettant le signalement à l’autorité préfectorale de la situation d’un étranger accomplissant les formalités de mariage sans justifier de la régularité de son séjour.

Le mariage, qui contribue pour une part prépondérante aux chiffres de l’immigration en France, a ainsi été consacré comme instrument privilégié de régularisation et d’accès au droit au séjour dans notre pays.

La reconnaissance comme principe constitutionnel du droit de l’étranger à mener une vie familiale normale n’était que l’aboutissement d’une évolution jurisprudentielle menée au mépris de toute volonté démocratique.

Conclusion

Sans qu’aucune consultation démocratique ni débat populaire n’ait été jamais mené, l’extension infinie des droits accordés par les juges aux étrangers est devenue le premier vecteur de l’immigration.

Nous ne tenterons pas de juger des intentions des auteurs de ces décisions, qu’ils soient guidés par un juridisme aveugle ou par leur idéologie. Il ne nous appartient pas de sonder les reins et les cœurs. Toujours est-il qu’on assiste à une sortie de l’état initial du droit pour entrer dans un régime de « gouvernement des juges » qui empêche l’expression de la volonté populaire en matière de politique d’immigration. Tout texte d’importance sur l’immigration est soumis à un filtre juridictionnel des juges.

On peut aller plus loin : la science administrative nous apprend que ces interventions des cours ont un effet rétroactif sur la fabrication de la loi. Les ministres, les parlementaires ou leurs entourages se demandent systématiquement si leur texte sera acceptable par l’autorité juridictionnelle.

Pour autant, les dérives des juges ne doivent pas disculper les politiques. Par manque de vision souvent, par intérêt personnel parfois, ces derniers ont pu se dessaisir de leurs responsabilités au profit des magistrats. Ils ont ainsi délégué la gestion des politiques migratoires à des juges non élus et irresponsables. L’observateur averti y verra « la révolte des élites et la trahison de la démocratie » décrite par Christopher Lasch dans l’essai éponyme. Sans juger même de l’opportunité de tels flux migratoires, le citoyen honnête ne pourra que s’indigner de cette spoliation démocratique.

Seules des mesures de niveau constitutionnel et conventionnel pourraient permettre à l’État de retrouver sa souveraineté en matière d’immigration. Sans elles, toute volonté de réduire les flux migratoires serait illusoire.

Au niveau constitutionnel :

  • Révision de la Constitution par la procédure de l’article 89, en privilégiant la voie du référendum ;
  • Introduction dans le Titre premier (« De la souveraineté ») d’un article précisant que la République choisit le nombre d’étrangers autorisés à résider sur le territoire national, nouveau principe inhérent à l’identité constitutionnelle de la France ;
  • Précision de la portée du préambule de la Constitution de 1946, notamment ses 10e[26] et 11e[27] alinéas ayant permis aux étrangers de revendiquer les garanties de séjour attachées au droit au respect de la vie privée et familiale, au regroupement familial et à être soigné et son 4e alinéa[28] fondant la reconnaissance d’un droit d’asile à la portée floue
  • L’adoption de ces révisions pourrait s’accompagner d’une loi constitutionnelle permettant de limiter la compétence du Conseil constitutionnel à un contrôle formel de la loi, ce qui permettrait d’éviter les interprétations extensives telles que la reconnaissance d’un principe de « fraternité » envers les migrants. 

Au niveau conventionnel :

  • Sortie de la Convention européenne des droits de l’homme (procédure de l’article 58 avec un préavis de 6 mois) puis adhésion avec réserves d’interprétation[29] relative à l’article 3 et à l’article 8 ;
  • Réaffirmation de « marges nationales d’appréciation » telles que reconnues par le protocole n°15 entré en vigueur le 1er août 2021 ;
  • Rappel de la primauté de la Constitution sur la Convention européenne des droits de l’homme ;
  • Développement d’une jurisprudence nationale autonome relative aux droits fondamentaux ;
  • Dans l’immédiat, non-exécution ou une exécution partielle des condamnations de la France par la CEDH.
  1. Loi du 10 septembre 2018 pour une immigration maîtrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie ↩︎
  2. Circulaire du 28 novembre 2012 relative aux conditions d’examen des demandes d’admission au séjour déposés par des ressortissants étrangers en situation irrégulière, dite « circulaire Valls » ↩︎
  3. CEDH, 12 juillet 2016, A.B. et autres, n° 11593/12, A.M. et autres, n° 24587/12 ; R.C. et V.C. n° 76491/14, R.K. et autres, n° 68264/14 ; R.M. et autres, n° 33201/11 ↩︎
  4. Notons que, dans les faits, depuis le mois d’août 2022, le ministre de l’Intérieur demande, vu le faible nombre de places en centres de rétention administrative, que ne soient placés en CRA que les étrangers en situation irrégulière connus pour trouble à l’ordre public ou radicalisation, pour prioriser leur éloignement (très majoritairement des hommes seuls). La disposition aura donc peu d’effet par rapport à la situation actuelle. ↩︎
  5. ministère de l’Intérieur et des Outre-mer (https://www.immigration.interieur.gouv.fr/Info-ressources/Actualites/L-actu-immigration/Les-chiffres-2022-publication-annuelle-parue-le-26-janvier-2023) ↩︎
  6. F. Sudre, L. Milano, H. Surrel et B. Pastre-Belda, Droit européen et international des droits de l’homme, PUF, 2021 ↩︎
  7. CEDH, 3 décembre 2009, Daoudi c. France, n° 19576/08 ↩︎
  8. CEDH, N.H. et autres c. France (requêtes no 28820/13, 75547/13 et 13114/15) ↩︎
  9. A. Sinon, « Un accueil respectueux de la dignité humaine : un droit pour tous les demandeurs d’asile », Cahiers de l’EDEM, août 2020.H, N.H. et autres c. France (requêtes no 28820/13, 75547/13 et 13114/15) ↩︎
  10. Décision n° 79-109 DC du 9 janvier 1980 ↩︎
  11. Loi n° 93-1027 du 24 août 1993 relative à la maîtrise de l’immigration et aux conditions d’entrée, d’accueil et de séjour des étrangers en France ↩︎
  12. Le Monde, 23 novembre 1993 ↩︎
  13. CE, Assemblée, 19 avril 1991, Belgacem, n° 107470 ↩︎
  14. CE n° 316625 et n° 301640 du 7 avril 2010 ↩︎
  15. Anne-Marie Le Pourihet, « Fraternité avec les migrants illégaux : le coup d’État du Conseil constitutionnel », lefigaro.fr, 11 juillet 2018 ↩︎
  16. CEDH, Sen c. Pays-Bas, 21 décembre 2001, 31465/96 ↩︎
  17. CE, 8 déc. 1978, no 10097, Gisti ↩︎
  18. CE, Section, 12 avril 1992, Marzini, n°120573 ↩︎
  19. CE, Assemblée, 19 avril 1991, Belgacem, n°107470, et Mme Babas, n°117680 ↩︎
  20. CE, 9 octobre 2015, M. Rubenyan, n° 390479 ↩︎
  21. Le législateur a dû intervenir en 2021, avec la loi « séparatisme » pour empêcher la délivrance de titre de séjour à un étranger en situation de polygamie. ↩︎
  22. « Étrangère et femme une double discrimination », Plein droit n° 11, juin 1990 ↩︎
  23. CE, 26 mars 2004, X, n° 242238 ↩︎
  24. Cons. const. déc., 13 août 1993 ↩︎
  25. Cons. const. déc., 13 août 1993 ↩︎

L’immigration aujourd’hui : les données essentielles du débat – Partie 2 : les stocks

D’après les données provisoires de l’INSEE, en 20231, il y avait en France :

  • 68,143 millions de personnes2 ;
  • 1 million d’immigrés d’Asie, soit 13,9% des immigrés et 1,46% de la population ;
  • 456 milliers d’immigrés d’Amérique ou d’Océanie, soit 6,4% des immigrés et 0,67% de la population ;
  • un total de 4,823 millions d’immigrés non originaires de l’Europe, soit 67,23% des immigrés et 7% de la population ;
  • un total de 7,174 millions d’immigrés, soit 10,6% de la population.

Cela signifie donc que plus de 1 personne sur 10 en France est née étrangère à l’étranger.

Par ailleurs, le stock des titres de séjour (concernant les étrangers hors-UE) en cours de validité en France est de 4 003 718 en 2023. Il est supérieur de 30% par rapport à 2017 (3 082 150), de 50% par rapport à 2012 (2 608 856) et de 70% par rapport à 2007 (2 350 855)3.

D’après les données de l’INSEE, en 20234, il y avait en France :

  • 3,644 millions de descendants directs d’immigrés d’Afrique, soit 5,34% de la population ;
  • 795 000 descendants directs d’immigrés d’Asie, soit 1,16% de la population ;
  • 343 000 descendants directs d’immigrés d’Amérique et d’Océanie, soit 0,5% de la population ;
  • un total de 4,782 millions de descendants directs d’immigrés extra-européens soit environ 7% de la population ;
  • un total de 8,015 millions de descendants d’immigrés en France (hors Mayotte), soit environ 11,8% de la population.

Cela signifie que plus d’une personne sur dix en France est née française en France et a au moins un parent immigré. De même, 44% des descendants d’immigrés sont nés en France de deux parents immigrés5.

Au total, l’Insee estimait à 45,5% la part des descendants d’immigrés originaires d’Afrique en 20236et à 32,4% pour ceux originaires du Maghreb. Entre 2013 et 2023, on assiste à une évolution importante de l’immigration africaine avec une hausse annuelle du nombre de descendants directs de 2,7% en moyenne (voir tableau ci-dessous). A l’inverse, on constate une baisse annuelle de 0,7% du nombre de descendants d’immigrés européens.

Ajoutons également les chiffres du nombre d’étrangers en France, pour compléter la photographie actuelle du nombre de Français ayant une ascendance étrangère.

La population étrangère en France représente actuellement 5,614 millions de personnes, soit 8,2% de la population7. Parmi cette population étrangère, on trouve :

  • 4,801 millions d’immigrés de nationalité étrangère et n’ayant pas acquis celle française (comptabilisés dans la partie 1) ;
  • 0,812 million d’étrangers nés en France.

Pour bien comprendre, voici un schéma qui récapitule le nombre d’immigrés et d’étrangers en France, en mettant en lumière les différents statuts8 :

En agrégeant les chiffres précédents, on aboutit à : 7,174 millions d’immigrés, soit 10,6% de la population, et 8,015 millions de descendants d’immigrés en France, soit 11,8% de la population. En tout, on obtient ainsi 15,189 millions de personnes, soit 22,3% de la population.

Si l’on exclut les immigrés d’origine européenne, on obtient alors un total de plus de 9,6 millions d’immigrés ou de descendants directs d’immigrés extra-européens, soit 14% de la population.

En France, toute origine confondue, plus d’une personne sur 5 est soit née étrangère à l’étranger, soit fils ou fille d’une personne née étrangère à l’étranger.

Notons que ces chiffres ont déjà probablement augmenté et ne prennent en compte que la première génération de descendants d’immigrés (soit la « deuxième génération »).

OrigineImmigrés, INSEE 2023 9Descendants d’immigrés (2ème génération), INSEE 2023 10Descendants d’immigrés (3ème génération), M. Tribalat 2011 11TotalPourcentage de la population
Afrique
3 367 000 3 644 000880 0007 891 00011,58
Europe
2 352 0002 989 0003 626 0008 967 00013,16
Asie
1 000 000795 000133 0001 928 0002,83
Amérique, Océanie456 000343 00037 000836 0001,23
Inconnue
245 000245 000
Ensemble
7 175 0008 016 0004 676 00019 867 00029,15

Il est également intéressant d’étudier l’évolution du nombre d’immigrés et d’étrangers en France au XXe siècle, en comparant les « stocks » actuels avec les stocks des périodes antérieures, par exemple après la Seconde Guerre mondiale ou au début des années 2000.

On note une augmentation très nette du nombre d’immigrés (à la fois en effectif et en pourcentage), et dans une moindre mesure d’étrangers, en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale :

  • En 1946, il y avait environ 2 millions d’immigrés en France, soit 5% de la population. Il y avait également 1,75 millions d’étrangers, soit 4,4% de la population.
  • En 2000, il y avait environ 4,4 millions d’immigrés en France, soit 7,3% de la population. On comptait également 3,33 millions d’étrangers en France, représentant 5,5% de la population.

Ainsi, avec 7,174 millions d’immigrés en 2023, leur nombre a été multiplié par 3,5 depuis 1946 (soit +258% en effectif). Entre 2006 et 2023, la population immigrée a augmenté de près de 40% en effectifs, représentant une augmentation de près de 31% en proportion de la population. Entre 1999 et 2023, la hausse est déjà de 45,20% en proportion de la population.

Plus spécifiquement, l’INSEE souligne que « Le nombre d’immigrés originaires d’Afrique sahélienne, guinéenne ou centrale a doublé depuis 2006 »12

Source : Évolution de la population immigrée en France, Insee, 2023.

On peut obtenir un résultat encore plus précis en prenant en compte l’immigration sur 3 générations. C’est ce qu’a fait la démographe Michèle Tribalat à plusieurs reprises, notamment dans son article « Une estimation de la population d’origine étrangère en France en 1999 »13 de 2004. Selon elle, en 1999, la population résidant en France d’origine étrangère ou partiellement étrangère (immigrés ou nés en France ayant au moins un parent ou un grand-parent immigré) représentait au minimum 13,5 millions de personnes. Elle estimait donc que sur 3 générations, la population d’origine immigrée représentait 22,5% de la population en 1999.

Michèle Tribalat a actualisé son étude en 2011 dans son article « Une estimation des populations d’origine étrangère en France en 2011 »14. Cette fois, en se restreignant pour des raisons techniques aux moins de 60 ans, elle estime que la population d’origine étrangère sur 3 générations est de 14,4 millions, soit environ 30% de la population (parmi les moins de 60 ans). Ce chiffre est particulièrement pertinent car les moins de 60 ans représente le reflet de la démographie française dans les années à venir.

  1. Insee, France, portrait social, immigrés et descendants d’immigrés, édition 2024, 21/11/2024 (Lien) ↩︎
  2. Insee, L’essentiel sur… les immigrés et les étrangers, 29/08/2024 (Lien) ↩︎
  3. DGEF / ministère de l’Intérieur, « Les titres de séjour », parution du 27 juin 2024 (Lien) ↩︎
  4. Insee, France, portrait social, immigrés et descendants d’immigrés, édition 2024, 21/11/2024 ↩︎
  5. Idem ↩︎
  6. Idem ↩︎
  7. Insee, L’essentiel sur… les immigrés et les étrangers, 29/08/2024 ↩︎
  8. Idem ↩︎
  9. INSEE, L’essentiel sur les immigrés et les étrangers, paru le 29/08/2024 (Lien) ↩︎
  10. Insee, France, portrait social, immigrés et descendants d’immigrés, édition 2024, 21/11/2024 (Lien) ↩︎
  11. Michèle Tribalat, Une estimation des populations d’origine étrangère en France en 2011, 02/01/2015 (Lien) ↩︎
  12. INSEE, France, portrait social, immigrés et descendants d’immigrés, édition 2024, 21/11/2024 ↩︎
  13. Michèle Tribalat, Une estimation des populations d’origine étrangère en France en 1999 (2004) (Lien) ↩︎
  14. Michèle Tribalat, Une estimation des populations d’origine étrangère en France en 2011 (2015) (Lien) ↩︎

L’immigration aujourd’hui : les données essentielles du débat – Partie 1 : les flux.

1.1. La délivrance de premiers titres de séjour atteint des niveaux inégalés : plus d’1,6 million sous la présidence d’Emmanuel Macron. Le motif « famille » en constitue l’un des premiers motifs, loin devant le motif « économique »

Titres de séjour délivrés120002008201320182023 (estimé)
Total188 000184 000205 000255 000326 954 (hors britanniques)
Famille69 10084 00094 00089 00091 078
Étudiants55 00052 00062 00082 000108 375
Économiques34 00030 00018 00032 00054 572
Position2PaysNombre de premiers titres de séjour délivrés en 2023 (prov.)
1erMaroc36 648
2èmeAlgérie31 943
3èmeTunisie22 639
4èmeChine14 602
5èmeÉtats-Unis12 153

1.2. Par ailleurs, les demandes d’asile ont explosé sur la période et la France accorde de plus en plus généreusement l’asile aux demandeurs. C’est le deuxième pays d’Europe le plus attractif, derrière l’Allemagne

 200032008420135201862023*
(provisoire)7
Premières demandes d’asile38 74727 06145 92592 338145 1608
Attributions (OFPRA et CNDA)5 18511 48411 42833 33060 892
Taux d’attribution de l’asile13,38%42,43%24,88%36%44,70%

*Pour l’année 2023, les chiffres incluent automatiquement les « mineurs accompagnants ».

Entre 2000 et 2023, les premières demandes d’asile en France ont quasiment quadruplé (+274%). La « crise des migrants » a contribué à cette évolution puisque le nombre de demandes d’asile a doublé entre 2013 et 2018. En raison des délais pour statuer sur les demandes ainsi que des allocations versées aux demandeurs d’asile, la France est très attractive.

L’Afghanistan reste le premier pays de provenance en matière d’asile pour la 6ème année consécutive en 2023, passant de 673 demandeurs d’asile en 2014 à 19 211 en 20239 (soit +2 700%). De même, la Guinée voit son nombre de primo-demandeurs augmenter de 70,2% et se hisse en 2ème position des principaux pays demandeurs d’asile. On trouve aussi plusieurs pays africains, des candidats à l’Union Européenne et des pays considérés comme sûrs10. On assiste ainsi à un détournement de la procédure de demande d’asile au profit d’une immigration économique, ce qui se fait au détriment des « vrais » demandeurs d’asile.

PlacePaysNombre de primo-demandeurs d’asile en 2023Remarque
1erAfghanistan16 550 (-26,5% par rapport à 2022)678 demandes en 2014
2èmeGuinée10 512 (+70,2% par rapport à 2022) 
3èmeTurquie9 806 (-1,5% par rapport à 2022) Pays candidat à l’UE
4èmeBangladesh9 563 (-9,3% par rapport à 2022)Pays sûr
5èmeCôte d’Ivoire9 562 (+63,1% par rapport à 2022) 

Alors que les demandes d’asile ont doublé entre 2013 et 2018, l’obtention de l’asile a quant à elle quadruplé sur cette même période. On pourrait y voir un paradoxe français : alors que certains commentateurs ont pu critiquer la politique d’asile de la France pour sa rudesse et sa rigueur, le système français est en réalité de plus en plus « généreux ». Comme le remarquait justement François Lucas, préfet, ancien directeur de l’Immigration au ministère de l’Intérieur, « les réseaux le savent, on obtient plus facilement l’asile en France depuis cinq ans. »12

1.3. Les « mineurs non accompagnés » soulèvent également de nombreux enjeux

Les « mineurs non accompagnés» sont des personnes étrangères faisant l’objet d’un traitement spécifique dans le cadre de la politique d’asile de la France et dont la dénomination évolue fréquemment : jusqu’à récemment, on parlait ainsi de mineurs isolés étrangers (MIE) avant de privilégier la terminologie « mineurs non accompagnés » (MNA). Les départements français, qui sont en charge de la protection de l’enfance depuis plus de 30 ans, gèrent également les MNA malgré la volonté de la plupart d’entre eux de s’en dessaisir au profit de l’Etat. 

Selon l’Assemblée des départements de France (ADF)13, le nombre de mineurs non accompagnés (MNA) évalués comme tels et pris en charge par les services d’aide sociale à l’enfance des Départements a considérablement progressé depuis 2015 avec un triplement des effectifs entre 2016 et 2018. Il s’agit à 95% de garçons ; beaucoup d’entre eux proviennent d’Afrique subsaharienne. Par conséquent, les mineurs étrangers non accompagnés représentent aujourd’hui entre 15 et 20% des mineurs pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE).

Les mineurs non accompagnés font aujourd’hui l’objet de nombreux débats, notamment juridiques en ce qui concerne la vérification de la minorité des MNA et budgétaires en raison du coût que cela représente pour les départements et les finances publiques. En effet, la vérification de la minorité et de l’isolement réel des jeunes qui présentent une demande est toujours très complexe. Selon l’Assemblée des départements de France, après évaluation, plus la moitié d’entre eux s’avèrent en réalité majeurs.

En ce qui concerne la dimension budgétaire, le coût moyen de la prise en charge d’un MNA au titre de l’ASE est estimé en moyenne à 50 000€ par mineur et par an, ce qui représente au global un coût financier annuel d’environ 2 milliards d’euros pour les départements (chiffre 2018).

1.4. Sur dix ans, les demandes de visas ont par ailleurs augmenté de plus de 85%

Les visas de long séjour évoqués précédemment ne constituent pas les uniques visas délivrés par la France puisqu’il existe en effet des visas de transit ou de court séjour.

En millions200820132018202314
Demandes de visas2,32,84,32,9
Délivrés court séjour1,92,33,32,1
Délivrés long séjour0,160,170,220,29

Entre 2008 à 2018, la demande de visas a quasiment doublé en France (+85%), passant de plus de 2,3 millions de demandes à près de 4,3 millions.

La France reste certes la première destination touristique du monde – ce qui contribue à expliquer l’importance des demandes de visas en 2018, mais cette réalité a depuis évolué avec la crise sanitaire et il est impossible d’estimer le nombre de détenteurs court séjour qui ne quittent pas la France une fois l’expiration de leur visa et demeurent illégalement sur le territoire national.

PaysVisas délivrés en 2023 (provisoire)15
Chine371 151 (+271%)
Maroc241 544 (+69%)
Inde213 475 (+34,6%)
Algérie209 708 (+59,8%)16
Turquie130 834 (+26,6%)
Russie116 246 (+69,3%)
Arabie Saoudite109 779 (+19,6%)

2.1. S’il n’est pas possible de connaître le nombre exact de clandestins présents en France, les estimations qui peuvent être réalisées témoignent de l’ampleur du phénomène

Par définition, il est impossible de connaître le nombre de clandestins présents sur le sol français dans la mesure où ils s’y trouvent sans en avoir le droit. Il existe néanmoins des estimations du nombre de personnes présentes illégalement sur le territoire français et l’on peut également comprendre comment ceux-ci accèdent au territoire français.

Le droit d’asile semble ainsi être une fabrique à séjours irréguliers. Selon le préfet François Lucas, « le doublement des demandes ces cinq dernières années révèle un détournement de la procédure, pas seulement une faillite du système Dublin. Il s’agit en effet de migrations économiques ». En d’autres termes, il existe un « stock » de demandeurs d’asile déboutés, qui restent et qui ne sont pas reconduits.

Pour estimer le nombre de clandestins sur le territoire français, le meilleur indicateur est celui des bénéficiaires de l’aide médicale d’État (AME) dont le nombre augmente chaque année. On en comptait 139 000 en 2001 à sa création mais environ 466 000 en 202317 (+13,5% par rapport à 2022). Celui-ci sous-estime cependant le nombre de clandestins présents sur le territoire français dans la mesure où tous n’utilisent pas ce droit qui leur est ouvert. La mesure des demandes de régularisation constitue aussi un indice, mais également insuffisant, car il peut se passer des mois ou des années avant qu’une personne présente clandestinement en France demande à régulariser sa situation.

Un récent rapport d’information parlementaire18 consacré à la Seine-Saint-Denis suggère l’ampleur du phénomène de l’immigration clandestine. Selon les estimations des interlocuteurs rencontrés par les rapporteurs de ce rapport, MM. François Cornut-Gentille et Rodrigue Kokouendo, le nombre de clandestins en Seine-Saint-Denis serait compris entre 150 000 (l’équivalent de la population de l’Ariège !) et 400 000 (l’équivalent de la population des Landes !), en plus des centaines de milliers de personnes de nationalité étrangère en situation régulière dans le département (423 879 en 2014)19.

Le nombre élevé de clandestins en France suscite ainsi la surprise de certains Français qui auraient pensé que ces chiffres étaient une fake news !20

2.2. Lorsqu’elles sont prises, les mesures d’éloignement du territoire français sont en réalité peu suivies d’effets

En France, les clandestins ont plus de chance d’être régularisés que d’être éloignés du territoire ! Le message envoyé à l’Asie et à l’Afrique est clair et dangereux : le risque de renvoi de l’Union européenne est faible pour les clandestins et la politique migratoire des pays membres est laxiste.

Chaque année en France, un peu plus de 30 000 clandestins seraient ainsi régularisés21, c’est-à-dire passeraient du statut de clandestin à immigrés légaux en raison de l’obtention d’un titre de séjour.

Pour 2022 (derniers chiffres définitifs), l’admission exceptionnelle au séjour (AES) représentait 34 302 titres22, dont 22 420 pour un motif familial. Toutefois, si l’on ajoute les « étrangers entrés mineurs » (10 042 titres accordés en 2022), les étrangers malades (3 291 titres accordés en 2022) et les victimes de traite et de violence conjugales (300 titres accordés en 2022), on aboutissait alors à 47 935 titres de séjour au minimum accordés à des étrangers pour les régulariser en 2022, hors asile (au minimum, car il y a 4 238 titres « divers » pour lesquels les motifs ne sont pas précisés par le ministère de l’Intérieur). Enfin, en intégrant les régularisations au titre de l’asile, pour la protection subsidiaire (10 727 titres accordés en 2022) et les réfugiés (27 137 titres en 2022), on aboutissait alors à un total de 85 799 régularisations au titre du séjour et de l’asile en 202223.

Concernant les mesures d’éloignement exécutées, celles-ci sont beaucoup plus modestes.

 202324
Total éloignements forcés11 722
Total éloignements aidés2 832
Total éloignements spontanés2 494
Total éloignements17 048

A ces mesures d’éloignements s’ajoutent également des départs volontaires aidés (1 635 en 2023) et des départs spontanés (4 021 en 2023)25.

Si les éloignements ci-dessous correspondent à des mesures d’éloignement effectives, un grand nombre des mesures d’éloignement prises en France ne sont pas appliqués, comme le démontre un récent rapport de la Cour des Comptes26 :

Pour rappel, il existe en France trois procédures autoritaires de sortie du territoire français, qui correspondent à des situations différentes :

  • l’obligation de quitter le territoire français (OQTF), qui a remplacé la reconduite à la frontière et qui relève du préfet ;
  • l’expulsion, qui est une mesure de police administrative, prononcée par arrêt du préfet ou du ministre de l’Intérieur, lorsque la présence d’un étranger sur le territoire français constitue une menace grave pour l’ordre public ;
  • l’extradition, qui permet de remettre un étranger à la disposition de la justice d’un État qui demande à le juger ;
  • l’interdiction du territoire français, qui est une peine principale ou complémentaire prononcée par le juge pénal contre un étranger résidant en France et ayant commis un crime ou un délit.

Nous nous intéressons ici aux obligations de quitter le territoire français (OQTF) qui concernent les étrangers en situation irrégulière, soit qu’ils n’ont pas demandé de titre de séjour soit qu’ils se sont vus refuser ou retirer un titre de séjour.

Sur longue période, les chiffres fournis par le Ministère de l’Intérieur, cités par Libération, montrent que le taux d’exécution des OQTF est très faible : « On peut voir que depuis 2010 et jusqu’à 2013, ce taux varie entre 15 et 20% »27. En 2020, année du Covid-19, ce taux d’exécution tombe à 6,9% (7 376 OQTF exécutées sur 107 488 prononcées28).

Il est d’autant plus préoccupant que les OQTF ne concernent que ceux des clandestins qui sont identifiés, soit parce qu’un titre leur a été refusé soit parce qu’ils ont été contrôlés : la plupart des étrangers en situation irrégulière échappent en effet à ce type de décision administrative.

Si les raisons d’un tel échec sont multiples, pour le préfet François Lucas, elles sont d’abord dues à la « difficulté d’obtenir la coopération des États de retour »30 à laquelle « s’est ajoutée la dépénalisation du séjour irrégulier par la CJUE (El Dridi, 2012) ».

Environ 100 000 personnes acquièrent la nationalité française chaque année31. Au total, environ 3 millions de personnes ont acquis la nationalité française depuis l’an 2000.

Pour ceux qui ne sont pas français de naissance, en effet, il existe trois possibilités principales d’obtenir la nationalité française :

  • un enfant né en France de parents étrangers dont aucun n’est lui-même né en France, devient français à sa majorité s’il réside alors en France et s’il y a eu sa résidence pendant au moins cinq ans, depuis l’âge de onze ans ;
  • le conjoint étranger d’un Français acquiert la nationalité française par simple déclaration après quatre ans de mariage et de vie commune, sous la seule condition d’une connaissance suffisante de la langue française ;
  • un étranger qui réside en France depuis cinq ans au moins et qui « justifie de son assimilation à la communauté française, notamment par une connaissance suffisante, selon sa condition, de la langue française et des droits et devoirs conférés par la nationalité française » peut obtenir la nationalité française par décret de naturalisation. Ainsi, la naturalisation n’est qu’un mode parmi d’autres d’acquisition de la nationalité française.
 2013201420152016201720182023
A-Par décret (y.c. effets collectifs)52 20757 61061 56468 06765 65455 83040 064
B-Par déclaration (y.c. effets collectifs)42 98945 99950 31449 01746 67252 35055 105
– Par mariage17 51319 72525 04420 70217 47621 00019 455
– Par ascendants et fratries   65449482 121
– Déclarations anticipées (13-17 ans)24 09925 04324 15927 10027 50129 34032 533
– Autres déclarations1 3771 2311 1111 2091 1511 062996
Acquisitions prononcées (A+B)95 196103 609111 878117 084112 326108 18095 169
C-Acquisitions sans formalité2 0802 0041 7302 0681 9481 8342 119
Ensemble des acquisitions (A+B+C)97 276105 613113 608119 152114 274110 01497 288
Acquisitions de la nationalité française selon la modalité d’acquisition32
  1. Ministère de l’Intérieur, Les principales données de l’immigration, parution du 12/06/2019 (Lien) et L’essentiel de l’immigration, Les titres de séjour, parution du 27/06/2024 (Lien) ↩︎
  2. Idem ↩︎
  3. INSEE, Premières demandes et octroi de l’asile, parution du 30/03/2023 (Lien) ↩︎
  4. Idem ↩︎
  5. Idem ↩︎
  6. Ministère de l’Intérieur, L’Essentiel de l’immigration, Les demandes d’asile, 15/01/2019 (Lien) ↩︎
  7. Ministère de l’Intérieur, L’essentiel de l’immigration, Les demandes d’asile, 27/06/2024 (Lien) ↩︎
  8. Premières demandes formulées en GUDA ↩︎
  9. OFPRA, Rapport d’activité 2023, 18/07/2024 (Lien) ↩︎
  10. Le Conseil d’administration de l’OFPRA fixe la liste des pays d’origine des demandeurs d’asile pouvant être considérés comme des pays d’origine sûrs, au regard des garanties de protection que les autorités de ces pays offrent contre les persécutions et les mauvais traitements ainsi que sur les sanctions qu’elles prévoient en cas de violation avérée des droits individuels. ↩︎
  11. Ministère de l’Intérieur, L’Essentiel de l’immigration, Les demandes d’asile, 27/06/2024 ↩︎
  12. Intervention de François Lucas, préfet, ancien directeur de l’Immigration au ministère de l’Intérieur, lors du séminaire « Immigration et intégration” organisé par la Fondation Res Publica en juillet 2019 (Lien) ↩︎
  13. Assemblée des départements de France (ADF), février 2020, Fiche Info relative aux MNA (Lien) ↩︎
  14. Ministère de l’Intérieur, L’essentiel de l’immigration, Les titres de séjour, 27/06/2024 ↩︎
  15. Ministère de l’Intérieur, L’Essentiel de l’immigration, La délivrance des visas aux étrangers, 27/06/2024 (Lien) ↩︎
  16. L’Algérie était 2ème en 2017 en termes de visas de court séjour attribués avec plus de 413 000. ↩︎
  17. Claude Évin et Patrick Stéfanini, avec l’appui de l’IGA / IGAS, mission « Rapport sur l’Aide médicale d’Etat » p. 9 (Lien) ↩︎
  18. Rapport d’information sur l’évaluation de l’action de l’État dans l’exercice de ses missions régaliennes en Seine Saint-Denis, enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 31 mai 2018 (rapport Cornut-Gentille Kokouendo) (Lien). ↩︎
  19. Idem « Selon les estimations publiées par l’INSEE, la Seine-Saint-Denis compte 1 646 105 habitants au 1er janvier 2018. Parmi ces derniers, on dénombre plusieurs centaines de milliers de personnes de nationalité étrangère en situation régulière (en 2014, 423 879) » p. 22 (Lien) ↩︎
  20. Le journal Libération, via sa plateforme CheckNews, s’est par exemple ainsi penché sur la question (Lien) ↩︎
  21. Nouvel Obs, « 30 000 clandestins sont régularisés chaque année », 27 juin 2012, consulté en juin 2020, (Lien) ↩︎
  22. Ministère de l’Intérieur, L’Essentiel de l’immigration. Les titres de séjour, 27/06/2024 ↩︎
  23. Ministère de l’Intérieur, L’Essentiel de l’immigration. Les titres de séjour, 27/06/2024 ↩︎
  24. Ministère de l’Intérieur, L’Essentiel de l’immigration. La lutte contre l’immigration irrégulière, 27/06/2024 (Lien) ↩︎
  25. Idem ↩︎
  26. Cour des Comptes « La politique de lutte contre l’immigration irrégulière » janvier 2024 p. 100 (Lien) ↩︎
  27. Libération, « Pourquoi les étrangers en situation irrégulière ne sont pas tous expulsés », octobre 2018, consulté en juin 2020 (Lien). ↩︎
  28. Sénat, Projet de loi de finance 2022. Taux d’exécution des OQTF, 03/04/2022 (Lien) ↩︎
  29. Sénat, Projet de loi de finance 2025. Annexe n°16 : immigration, asile et intégration, 21/11/2024 (Lien) ↩︎
  30. Voir également sur ce sujet Maxime Tandonnet, Au coeur du volcan : Carnets de l’Elysée, 2007-2012 paru en 2014. ↩︎
  31. Ministère de l’Intérieur, L’essentiel de l’immigration, L’accès à la nationalité française, 27/06/2024 (Lien) ↩︎
  32. Idem ↩︎

Que nous apprennent les nouvelles données du recensement britannique sur l’immigration ?

Le Top 10 des pays de naissance non britanniques en 2011 et 2021 en Angleterre et au Pays de Galles.

Avec 920 000 personnes, l’Inde conserve la première place des pays de naissance les plus courants pour les immigrés, toujours suivie de la Pologne et du Pakistan. 

Qualifiée par Jon Wroth-Smith (directeur adjoint du recensement) de « grand moteur de ce changement », la Roumanie se hisse quant à elle en quatrième position. Elle effectue un bond absolument inédit, passant de 80 000 personnes en 2011 à 539 000 en 2021, soit une augmentation de 459 000 personnes (576%). La levée des restrictions de travail pour les citoyens roumains explique le rebondissement de cette migration européenne dans la seconde moitié de la dernière décennie. En effet, à partir du 1er janvier 2014, Roumains et Bulgares ont pu travailler librement dans l’ensemble de l’Union européenne, suscitant à l’époque une levée de boucliers du parti conservateur britannique qui brandissait la menace d’une « invasion » du pays.

Analysant les premiers chiffres officiels du trimestre suivant cette autorisation, le journal La Croix s’était empressé d’affirmer en 2014 que « “L’invasion” du Royaume-Uni n’a pas eu lieu », et que « rien de dramatique ne s’est produit », qualifiant alors les inquiétudes des conservateurs de « prophétie non vérifiée ». Diagnostic un peu rapide de toute évidence…

Londres reste la région d’Angleterre et du Pays de Galles dotée à la fois de la plus grande proportion de personnes nées en dehors du Royaume-Uni (plus de 4 résidents habituels sur 10) et de personnes avec des passeports non-britanniques (1 sur 5).

Places scolaires, routes, sécurité sociale ou habitations… aucun domaine n’est épargné par les conséquences de cet afflux. Dans le domaine de la santé, par exemple, près de 700 000 nouvelles inscriptions par des immigrés auprès de médecins généralistes ont été enregistrées en 2019 et 2020. Pour ce qui est du logement, ces volumes entrants nécessiteraient la construction d’une maison « toutes les cinq minutes, nuit et jour » en Angleterre pour répondre à la demande croissante, selon les projections de l’ONS.

Comme en France et de nombreux pays d’Europe, l’opposition à une immigration de masse fait pourtant consensus dans la population. 6 sondés sur 10 soutiennent la réduction de l’immigration1 et près de 8 sur 10 estiment que le gouvernement échoue dans la gestion de ce phénomène2. 

Ces résultats illustrent la forte inquiétude des Britanniques. A titre comparatif pour la France, 71% des sondés sont favorables à une réduction de l’immigration et 77% constatent l’échec du gouvernement dans sa gestion de ce sujet. Cette opinion est donc communément partagée des deux côtés de la Manche.

Une telle crise de confiance se traduit aussi dans le champ des préférences électorales. Le premier sondage évoqué de Deltapoll révèle justement l’importance de la question migratoire et de sa gestion pour les partisans conservateurs. Si 73% d’entre eux sont favorables à une réduction des flux, on atteint 86% chez ceux qui ont voté conservateur en 2019 mais ne soutiennent plus le parti… suggérant ainsi que l’échec d’un contrôle des flux migratoires était l’une des raisons de leur abandon des Tories.

Car si les trois dernières majorités conservatrices ont été élues sur des promesses répétées de réduction notable de l’immigration (David Cameron s’étant engagé dès 2010 à ramener les flux nets à « quelques dizaines de milliers de personnes »), celles-ci n’ont jamais été tenues, suscitant des déceptions parmi les électeurs chez qui cette motivation était centrale – notamment ceux conquis aux travaillistes dans les territoires ouvriers du Nord.

L’exécutif avait fait du contrôle des flux migratoires une priorité affichée du Brexit. Or, loin d’en finir avec l’immigration de masse, le Royaume-Uni a connu un solde migratoire net de plus d’un demi-million de personnes (504 000) sur son territoire entre juin 2021 et juin 2022 – sans compter les entrées clandestines. Un nouveau record d’immigration nette, supérieur de 170,000 personnes au précédent record enregistré en 2015/2016, a ainsi été établi…

Le Brexit n’aura-t-il finalement été qu’un leurre concernant la maîtrise des flux migratoires, tant attendue par la population britannique ? S’il a incontestablement offert aux autorités de Londres de forts leviers d’action en la matière (libérés notamment des contraintes issues des traités et de la jurisprudence de l’Union européenne), force est de constater que seule une volonté politique décidée permettrait de les activer efficacement et de répondre à la demande démocratique de contrôle, largement affirmée par la société anglaise.

  1. Sondage Deltapoll réalisé entre les 4 et 7 juin 2021 : https://www.migrationwatchuk.org/press-release/640/nearly-six-in-ten-want-a-reduction-in-immigration ↩︎
  2. Sondage YouGov réalisé les 1er 2 novembre 2022 : https://yougov.co.uk/topics/politics/articles-reports/2022/11/09/channel-crossings-rise-where-do-britons-stand-asyl ↩︎

L’immigration marocaine en France

Le 16 juin dernier, l’AFP publiait un reportage intitulé « Les Marocains d’Europe reprennent la route du bled »1. Après deux étés successifs de fermeture des frontières, due conjointement aux restrictions sanitaires liées au Covid et aux tensions diplomatiques entre l’Espagne et le royaume chérifien sur la question du Sahara occidental, le journaliste dépêché près de Gibraltar y décrivait la reprise en conditions normales de l’opération « Passage du détroit », laquelle avait concerné 3,3 millions de personnes en 2019 et constitue à ce jour « l’un des flux de personnes les plus importants entre continents » sur une période aussi brève.

La dimension de ce mouvement saisonnier révèle toute l’ampleur prise par la population marocaine sur la rive Nord de la Méditerranée au cours des dernières décennies. Après l’immigration turque, l’immigration marocaine est la plus largement répartie sur le territoire européen. On la retrouve en grand nombre dans plusieurs pays : l’Espagne, la Belgique (où les Marocains constituent désormais la 1ère communauté étrangère2), les Pays-Bas, l’Italie, l’Allemagne… et bien sûr la France, qui accueille la plus importante diaspora marocaine d’Europe.

Un rapport présenté à l’Assemblée nationale par la députée Elisabeth Guigou en avril 2015 évaluait à 1,5 million le nombre de ressortissants marocains résidant en France, dont 670 000 binationaux3. Il est très probable que cette estimation soit aujourd’hui fortement minorée par rapport à la réalité. En effet, ce stock a continué à croître de deux façons conjointes :

1.1 L’accélération des flux migratoires en provenance du Maroc

Les Marocains constituent depuis 2018 la principale nationalité bénéficiaire des titres de séjour nouvellement accordés4, dépassant ainsi les Algériens (lesquels restent néanmoins le principal « stock » immigré présent en France – lire la note de l’OID sur ce thème). Plus de 30 000 primo-titres supplémentaires leur sont octroyés chaque année, dont 35 192 en 2021 – année record. Ce nombre n’était que de 21 620 en 20115, soit une hausse de 63% en dix ans.

1.2 La forte fécondité des immigrées marocaines en France

Le démographe François Héran, professeur au Collège de France, estime que celles-ci ont en moyenne 3,4 enfants par femme, contre 1,9 enfants pour les femmes natives en France… et seulement 2,4 enfants pour les femmes marocaines au Maroc6. Or l’article 6 du Code de la nationalité marocaine dispose qu’« est Marocain l’enfant né d’un père marocain ou d’une mère marocaine »7.

En tenant compte de ces deux facteurs de croissance, ainsi que du volume des individus présents clandestinement sur le territoire national (difficile à évaluer par définition), il apparaît probable que le nombre de Marocains installés en France approche ou dépasse aujourd’hui les 2 millions de personnes.

Comme toutes les immigrations, extra-européennes en particulier, la venue et la sédentarisation des Marocains constituent pourtant un phénomène récent dans l’Histoire de France. Inexistant jusqu’alors, il ne concerne durant la première moitié du XXè siècle que des flux temporaires et fortement restreints en volume. En 1954, deux ans avant la fin du protectorat du Maroc (établi en 1912), on ne recense que 10 734 Marocains sur l’ensemble du territoire français8.

Cette capacité L’immigration marocaine en France connaît son vrai démarrage avec la convention signée entre les gouvernements des deux pays le 1er juin 1963, instituant officiellement le Maroc comme pays pourvoyeur de main d’œuvre pour une économie française alors au zénith des Trente Glorieuses. Marqués par l’analphabétisme de leur société d’origine, des travailleurs marocains sont recrutés comme ouvriers non-qualifiés dans l’industrie et l’agriculture.

Ces embauches se traduisent dans le recensement des Marocains présents en France : de 10 734 en 1954, ils sont désormais 84 236 en 1968, puis 260 025 en 19759 – essentiellement sous la forme d’une immigration circulaire de travail, à vocation temporaire.

L’arrêt officiel de l’immigration de travail en 1974 et le décret de 1976 instaurant un doit au regroupement familial transforment la nature et l’ampleur de la présence marocaine en France. Comme le résume le géographe Thomas Lacroix, directeur de recherche au CNRS : « Contrairement à ce qui était attendu par le législateur français, la population immigrée en général, et marocaine en particulier ne diminue pas. Bien au contraire, elle fait plus que doubler en quinze ans, passant de 260.000 personnes à 441.000 en 1982 puis 572.000 en 1990 »10. L’économiste Abderrahim Lamchichi décrit ainsi sa mutation qualitative : « Globalement, les motifs purement économiques de cette immigration semblent progressivement reculer au profit de motifs plus sociaux »11.

Cette dynamique d’immigration essentiellement familiale se poursuit aujourd’hui. L’enquête d’Eurostat sur les forces de travail dans l’UE révélait en 2016 que 75% des immigrés marocains interrogés en France invoquaient un motif familial à leur venue (taux le plus élevé parmi tous les Etats de l’UE), et que seuls 14% se prévalaient d’un motif de travail12.

L’ampleur et l’accélération de ces flux posent question au regard des difficultés d’intégration des populations marocaines en France, objectivables par les statistiques publiques – notamment du point de vue économique :

  • 42,7% des Marocains de plus de 15 ans vivant en France étaient chômeurs ou inactifs (ni en emploi, ni en études, ni en retraite) en 2017, soit un taux trois fois plus élevé que celui des Français (14,1%)13 ;
  • Seuls 33,3% des Marocains de plus de 15 ans vivant en France étaient en emploi, contre 49,7% des ressortissants français14 ;
  • Le taux de chômage des hommes de 18-24 ans nés en France de parents immigrés du Maroc atteignait 40,7% entre 2007 et 2009, soit le deuxième plus haut pourcentage (après les Algériens) parmi toutes les origines nationales d’après le Ministère de l’Intérieur. Ce taux était de 36% chez les femmes de mêmes âge et origine, soit le plus élevé toutes origines confondues15 ;
  • 45% des ménages immigrés marocains vivaient en HLM en 2018, soit 3,5 fois plus que les ménages non-immigrés (13%)16.

Ces données dessinent une tendance structurelle des populations marocaines à dépendre plus fortement des mécanismes de solidarité collective en vigueur dans la société française. Or, les transferts financiers des Marocains résidant en France vers leur pays d’origine ont atteint 2,3 milliards d’euros en 2019, soit 35,2% du total des transferts reçus à ce titre par le Royaume17 – la France étant de loin le plus important pays-source.

Autre signe d’intégration heurtée : 70% des femmes descendantes d’immigrés marocains en France épousent un conjoint marocain ou d’origine marocaine, soit le taux d’endogamie le plus élevé après celui des Turques (lire l’analyse de l’OID sur « l’isolat turc »)18. Sur le plan pénal, les Marocains constituaient la deuxième nationalité étrangère la plus représentée dans les prisons françaises au 1er janvier 2021, après les Algériens19. Ajoutons que la présence de mineurs non-accompagnés marocains pose un enjeu sécuritaire croissant dans certaines agglomérations20.

Malgré ces indicateurs, nous avons vu que les ressortissants marocains sont désormais les principaux récipiendaires des titres de séjour nouvellement émis. Au titre de l’accord bilatéral franco-marocain du 9 octobre 1987, ils bénéficient même de certaines conditions dérogatoires plus favorables que le droit commun de l’immigration. Les Marocains peuvent obtenir une carte de résident de 10 ans après seulement 3 années de séjour régulier sous couvert d’une carte de séjour temporaire portant la mention « salarié », au lieu de 5 années sous le régime ordinaire. D’autre part, le conjoint et les enfants admis au titre du regroupement familial sont autorisés à séjourner en France dans les mêmes conditions que la personne rejointe21.

Les Marocains sont également la première communauté bénéficiaire des acquisitions de la nationalité française, devant les Algériens et les Tunisiens, avec une grande stabilité d’une année à l’autre comme le souligne la Cour des comptes22. L’accès à la citoyenneté française offre un poids électoral croissant à cette diaspora, en particulier dans les régions où elle est la plus implantée : l’Ile-de-France bien sûr, mais aussi la moitié sud du pays (les Marocains sont la première population immigrée en Occitanie et en Nouvelle-Aquitaine23), l’ancien Nord-Pas-de-Calais et la Bourgogne-Franche-Comté (première population immigrée également24).

Cette capacité à peser politiquement soulève des enjeux de souveraineté, compte tenu du maintien prédominant de la binationalité et des formes persistantes d’encadrement par les autorités de Rabat – notamment via l’Islam consulaire. Outre l’article 41 de la Constitution du Maroc faisant du roi le « Commandeur des croyants » (amīr al-mu’minīn), l’Etat marocain dirige et rémunère depuis plusieurs décennies des imams détachés sur le sol français. Du point de vue institutionnel, le Rassemblement des musulmans de France (RMF) constitue son relai d’influence majeur au sein du Conseil français du culte musulman – dont l’actuel président Mohammed Moussaoui est d’ailleurs issu du RMF.

L’ensemble des éléments que nous venons d’analyser convergent vers une interrogation évidente : du point de vue de l’intérêt national, à quelle logique l’actuelle intensification de l’immigration marocaine vers la France obéit-elle ?

Nous ne sommes hélas pas en mesure d’y répondre. L’Histoire ne peut servir de prétexte éternel : l’indépendance complète du Maroc a été actée il y a 66 ans désormais, alors que le protectorat français lui-même n’avait duré que 44 ans. Le cas de cette nationalité apparaît donc emblématique de la perte de contrôle politique sur les enjeux migratoires dans notre pays, et de l’impérieuse nécessité des profondes réformes à entreprendre sur ce terrain.

 A minima : exploiter les possibilités et limites de Schengen pour mieux maîtriser les frontières

  • Soumettre les ressortissants des pays tiers à un système d’enregistrement et de contrôle
  • Renforcer la portée du rétablissement temporaire des contrôles aux frontières intérieures
  • Suspendre au niveau européen la délivrance des visas Schengen aux ressortissants des pays tiers dont la coopération est insuffisante

De manière plus structurante : réserver le bénéfice de la libre circulation aux citoyens européens

  • Revenir au Principe de Schengen en réservant le bénéfice de la libre circulation aux citoyens européens
  • Mettre fin aux visas Schengen de court séjour
  • Mettre en place un système de contrôle des déplacements des ressortissants de pays tiers
  1. AFP, ici repris sur le site du Monde (consulté le 18/07/2022) https://www.lemonde.fr/afrique/article/2022/06/16/en-espagne-les-marocains-d-europe-reprennent-la-route-du-bled_6130590_3212.html ↩︎
  2. Stabel (Direction Générale Statistique) citée par la RTBF, 13 janvier 2011 : https://www.rtbf.be/article/desormais-20-de-la-population-belge-est-d-origine-etrangere-et-les-marocains-sont-plus-nombreux-que-les-italiens-10671649 ↩︎
  3. Assemblée nationale, Mme Elisabeth GUIGOU, rapport sur le projet de loi autorisant l’approbation du protocole additionnel à la convention d’entraide judiciaire en matière pénale entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du Royaume du Maroc, enregistré le 16 juin 2015 : https://www.assemblee-nationale.fr/14/rapports/r2870.asp ↩︎
  4. Pour 2018 et 2019 : INED, « Titres de séjour par nationalité – Bénéficiaires d’un premier titre de séjour d’un an et plus pour les nationalités les plus importantes » (consulté le 17/07/2022) : https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/chiffres/france/flux-immigration/titres-de-sejour-par-nationalite/ ↩︎
  5. INED, op. cit. ↩︎
  6. F. Héran, S. Volant et G. Pison, « La France a la plus forte fécondité d’Europe. Est-ce dû aux immigrés ? ». Population & Sociétés n°568, INED, juillet 2019 : https://www.ined.fr/fr/publications/editions/population-et-societes/france-plus-forte-fecondite-europe-immigrees ↩︎
  7. Code de la nationalité marocaine, version consolidée en date du 26 octobre 2011 : https://www.refworld.org/pdfid/501fc9822.pdf ↩︎
  8. Abderrahim LAMCHICHI, « L’immigration marocaine en France, changements et ruptures », in Confluences Méditerranée, n°31, automne 1999 : https://shs.hal.science/halshs-02157453/document ↩︎
  9. Abderrahim LAMCHICHI, op. cit. ↩︎
  10. Thomas LACROIX, « Les Marocains en France : maturation d’une communauté transnationale ». Mohamed BERRIANE. Marocains de l’extérieur 2012, Fondation Hassan II, pp. 383-414, 2018 : https://shs.hal.science/halshs-02157453/document ↩︎
  11. Abderrahim LAMCHICHI, op. cit ↩︎
  12. Eurostat, « Enquête sur les forces de travail » (EFT-UE), citée par Thomas LACROIX, op. cit ↩︎
  13. Ministère de l’Intérieur, « L’immigration en France, données du recensement 2017 » (consulté le
    22/11/2020) : https://www.immigration.interieur.gouv.fr/Info-ressources/Actualites/Focus/L-immigration-en-France-donnees-du-recensement-2017 ↩︎
  14. Ministère de l’Intérieur, op. cit. ↩︎
  15. « Le chômage des jeunes descendants d’immigrés », Infos Migrations – Ministère de l’Intérieur, mai 2011 (NB : données anciennes car rarement actualisées par le Ministère) : https://www.immigration.interieur.gouv.fr/Info-ressources/Etudes-et-statistiques/Themes/Accueil-integration/Le-chomage-des-jeunes-descendants-d-immigres ↩︎
  16. Ministère de l’Intérieur, Le logement des immigrés vivant en France en 2017 (consulté le 11/03/2021) : https://www.immigration.interieur.gouv.fr/Info-ressources/Actualites/Focus/Le-logement-des-immigres-vivant-en-France-en-2017 ↩︎
  17. Ministère de l’Economie et des Finances, Direction générale du Trésor, panorama de la relation
    économique bilatérale France-Maroc, 15 décembre 2020 : https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/MA/relations-economiques-bilaterales ↩︎
  18. Jérôme Fourquet, L’Archipel français, Seuil, 2019, p.171 ↩︎
  19. Administration pénitentiaire – Statistiques trimestrielles des personnes écrouées en France – Situation au 1er janvier 2021 ↩︎
  20. Rapport d’information sur les mineurs non-accompagnés de MM. Hussein BOURGI, Laurent BURGOA, Xavier IACOVELLI et Henri LEROY, enregistré à la présidence du Sénat le 29 septembre 2021, p.68 : https://www.senat.fr/rap/r20-854/r20-854.html ↩︎
  21. Ministère de l’Intérieur, « L’accord franco-marocain » (consulté le 17/07/2022) :
    https://www.immigration.interieur.gouv.fr/Europe-et-International/Les-accords-bilateraux/Les-accords-bilateraux-en-matiere-de-circulation-de-sejour-et-d-emploi/L-accord-franco-marocain ↩︎
  22. Cour des Comptes, L’entrée, le séjour et le premier accueil des personnes étrangères, p. 133, 5 mai 2020 : https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2023-10/20200505-rapport-entree-sejour-premier-accueil-personnes-etrangeres_0.pdf ↩︎
  23. INSEE, « Population immigrée selon les principaux pays de naissance en 2019 – Comparaisons = régionale et départementales », 27 juin 2022 (consulté le 18/07/2022) : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2012727#tableau-TCRD_012_tab1_regions2016 ↩︎
  24. INSEE, op. cit ↩︎

Titres de séjour, visas, éloignements, asile… Que nous apprennent les chiffres du Ministère de l’Intérieur sur l’immigration en 2022 ?

Le 26 janvier dernier, la publication des chiffres provisoires de l’immigration légale pour l’année 2022 aurait dû faire l’effet d’une bombe dans le débat public. En effet, jamais la France n’avait connu de tels flux d’immigration dans son Histoire.

Le nombre le plus frappant est sans conteste celui des premiers titres de séjour délivrés à des ressortissants de pays hors-UE/Suisse/Royaume-Uni, au nombre de 320 330 l’an dernier. Il est à noter que ce volume record n’a pas de rapport avec l’arrivée des déplacés d’Ukraine : ceux-ci disposent en effet d’un statut européen de “protégés temporaires”, lequel n’est inclus ni dans les données d’admission au séjour ni dans celles de l’asile.

Les primo-délivrances de titres augmentent de 17,2% par rapport à 2021 et dépassent ainsi les niveaux déjà records de 2019 – année de référence avant la crise du Covid.

En moyenne, 267 000 premiers titres de séjour ont été accordés chaque année à des immigrés non-européens (hors EEE et R-U) entre 2017 et 2022, soit l’équivalent de la population de Bordeaux. Au total, ce sont plus d’1,6 million1 de primo-titres qui ont été accordés sous la présidence d’Emmanuel Macron, de loin celle aux flux d’immigration les plus importants. A titre comparatif, cette moyenne annuelle était de 188 820 premiers titres de séjour sous Nicolas Sarkozy et 217 463 sous François Hollande.

Les trois principales nationalités bénéficiaires de ces nouveaux titres légaux sont les pays du Maghreb : Maroc, Algérie, Tunisie2, pour différents motifs d’admission – principalement familial, étudiant ou économique.

Outre ces titres de séjour, le Ministère de l’Intérieur estime à plus d’1,7 million le nombre de visas courts ou longs délivrés l’an dernier.

Il convient ici de rappeler que l’immigration illégale est largement amplifiée par ces flux d’immigration légale. En effet, le glissement entre la seconde et la première catégorie intervient dès lors que le permis de séjour ou le visa expire, mais que l’immigré reste sur le territoire. Ce fut par exemple le cas de Dahbia B., inculpée d’avoir tué la jeune Lola en octobre dernier, arrivée en France en 2016 avec un visa étudiant avant de glisser dans l’illégalité et de faire l’objet d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF).

L’augmentation du nombre de demandeurs d’asile se constate à travers l’Europe. La France est le deuxième pays d’attraction dans l’UE, derrière l’Allemagne et ses plus de 215 000 premières demandes enregistrées l’an passé selon l’Office fédéral pour la migration et les réfugiés (BAMF)3.

En France, on dénombre 137 046 premières demandes enregistrées en GUDA4 en 2022, une hausse de 31,3% par rapport à 2021 (104 381 primo-demandes). D’autres demandes d’asile sont par ailleurs instruites hors GUDA et ne sont pas décomptées ici.

Les principaux pays d’origine des nouveaux demandeurs d’asile en 2022 sont l’Afghanistan (en première position pour la cinquième année consécutive), suivie du Bangladesh et de la Turquie. Cette dernière marque une hausse notable de +100,1%.

Au total, l’OFPRA et la CNDA ont rendu 56 179 décisions favorables d’attribution de l’asile en 2022, représentant 41,8% de l’ensemble des décisions rendues. Mais alors que deviennent les près de 60% de déboutés ? Selon un rapport de la Cour des Comptes paru en 2015, 96% d’entre eux resteraient en France après le rejet de le leur dossier5.

15 396 éloignements ont eu lieu en 2022. Ceux-ci concernent les étrangers en situation irrégulière et peuvent être forcés, aidés ou spontanés, après qu’une mesure d’éloignement (comme une OQTF) ait été prononcée. Si certains commentaires sur cette base ont évoqué une « forte hausse » des éloignements par rapport à 2021, leur nombre global reste cependant bien en deçà du bilan 2019 (23 700).

Avec en moyenne 30 000 régularisations par an, un clandestin a ainsi deux fois plus de chances d’être régularisé qu’éloigné du territoire français.

La présidence d’Emmanuel Macron se trouve ainsi toujours plus marquée par une accélération sans précédent des flux d’immigration, consolidés dans les “stocks” présents sur le territoire : il y aurait actuellement 7 millions d’immigrés au sens strict – personnes nées étrangères à l’étranger – dans la population de la France (hors Mayotte) selon les estimations de l’INSEE, parmi lesquels 4,5 millions d’étrangers et 2,5 millions d’immigrés devenus Français par acquisition de la nationalité. 

Le principal pays d’origine des immigrés est l’Algérie, désormais suivi du Maroc.

  1. Hors UE / Suisse / Royaume-Uni. ↩︎
  2. Principales nationalités des bénéficiaires de premiers titres de séjour : données définitives pour 2021. ↩︎
  3. Office fédéral pour la migration et les réfugiés (BAMF), Chiffres clés sur l’asile 2022 (13 janvier 2023) : https://www.bamf.de/SharedDocs/Anlagen/DE/Statistik/SchluesselzahlenAsyl/flyer-schluesselzahlen-asyl-2022.html?nn=282772 ↩︎
  4. Guichet Unique pour Demandeurs d’Asile. SPADA, GUDA, ADA…. Que se cache-t-il derrière ces lettres ? – Ofii ↩︎
  5. Cour des Comptes, L’accueil et l’hébergement des demandeurs d’asile, Référé n° S 2015 0977 1, (30 juillet 2015) : https://www.ccomptes.fr/fr/publications/laccueil-et-lhebergement-des-demandeurs-dasile ↩︎

Après « l’hiver démographique européen », le printemps est-il possible ?

J’ai effectivement proposé d’appeler « hiver démographique » la situation d’une population ayant « une fécondité nettement et durablement en dessous du seuil de remplacement des générations ». Au-delà des diverses théories sur la fécondité, il faut considérer la révolution qu’a connue la fécondité depuis les années 1960, avec l’introduction d’une contraception moderne parfaitement efficace, qui a modifié profondément le régime de la fécondité1.

Avant les années 1960, partout, la venue des naissances avait un caractère plus ou moins aléatoire : aux nouveau-nés désirés au moment de leur naissance s’ajoutaient ceux résultant de l’absence de contraception ou d’une contraception traditionnelle à efficacité limitée (abstinence, coït interrompu, méthode Ogino, préservatif). Comme le disait Alfred Sauvy, ces deux types d’arrivées de nouveau-nés étaient également aimés et éduqués, sans qu’il fût possible de faire la différence.

La nouvelle contraception médicalisée (pilule, dispositif intra-utérin, stérilisation), permet la maîtrise de la fécondité et du calendrier des naissances, séparant la sexualité de la procréation. En cas de mauvaise utilisation de la contraception moderne, le recours à un avortement médicalisé est généralement devenu possible, tant dans les pays où il a été légalisé, selon un calendrier propre à chacun, que dans ceux où sa pratique apparaît généralement possible.

Ainsi, le nombre d’enfants qui naissent aujourd’hui correspond essentiellement à ceux dont la venue est considérée comme pouvant être programmée au nom d’une certaine rationalité, à l’exclusion de l’ensemble des enfants qui sont, selon les enquêtes, idéalement désirés. Le choix du nombre d’enfants et celui des dates de naissance relèvent de décisions individuelles, de la décision des couples, et non plus uniquement d’un certain aléa.

Parallèlement à la révolution contraceptive, et indépendamment des opinions sur la taille idéale des familles, d’autres facteurs objectifs ont contribué à une baisse de la fécondité : durée accrue de la scolarisation, et plus particulièrement de la scolarisation féminine ; retard de l’âge au mariage et à la maternité ; distanciation entre lieux des activités familiales et lieu des activités professionnelles… sans oublier les insuffisances de politique familiale.

L’hiver démographique signifie d’abord une moindre volonté d’accueil de la vie et reflète un certain individualisme qui contribue à une moindre solidarité, à commencer par la plus essentielle, la solidarité entre les générations. En outre, les conséquences de « l’hiver démographique » sont extrêmement nombreuses, de nature économique, sociale ou géopolitique. Comme la population active baisse dans plusieurs pays européens, les potentialités de création de richesses sont moindres et le financement de la protection sociale se complique. Certains disent qu’il suffit d’accueillir davantage d’immigrés ; mais cette solution est égoïste et soulève des difficultés. Elle est égoïste puisqu’elle revient à ponctionner les ressources humaines de pays du Sud qui en ont besoin pour leur propre développement. Elle soulève des difficultés car se posent des problèmes d’intégration et des risques d’insécurité comme le montre l’exemple de la France. D’un point de vue géopolitique, l’Union européenne voit son poids relatif dans le monde diminuer, ce qui est dommageable au titre de la loi géopolitique du nombre2.

Il suffit de lire les communications de la Commission européenne pour avoir la réponse à votre question. Sauf exception, les institutions européennes se désintéressent de la politique familiale. Pourtant, cette dernière devrait par exemple être considérée dans les normes européennes comme un investissement dans le capital humain. En revanche, nombre de textes européens considèrent que la réponse à l’hiver démographique est dans l’immigration. La Cour de justice de l’Union européenne, qui siège à Luxembourg, et la Cour européenne des droits de l’homme, qui siège à Strasbourg, interprètent assez souvent les textes en faveur de l’immigration et même de l’immigration illégale.

La réalité de nos sociétés européennes est la suivante. D’un côté, dans de nombreux pays, les femmes qui ne souhaitent pas avoir d’enfant sont prises en charge par le système de protection sociale qui remboursent les coûts de la contraception ou de l’avortement. Il serait donc logique, pour donner le libre choix entre ne pas avoir d’enfant ou avoir un enfant, qu’une politique familiale ambitieuse soit mise en œuvre. Or la politique familiale est comme les autres politiques (économique, sociale…) des pouvoirs publics : elle a des conséquences sur les comportements des citoyens. Effectivement, toutes les études montrent que les politiques familiales ont des effets sur la fécondité, des effets négatifs lorsque ces politiques sont largement insuffisantes, des effets positifs lorsque ces politiques sont assez bien déployées.

Une politique familiale idéale doit d’abord donner aux familles le libre choix du nombre de leurs enfants, grâce à des mesures concernant le logement, des compensations financières, de l’égalité en termes d’impôts, des mesures permettant de concilier vie familiale et vie professionnelle… Pour être bien adaptées aux réalités et aux spécificités de la population, il importe que ces mesures soient pour certaines déployées par l’État de façon égale pour tous les habitants du pays, d’autres adaptées aux spécificités locales grâce à l’intervention des communes ou des départements.

L’État doit non seulement mettre en œuvre des moyens de politique familiale adaptés à sa population, mais il doit aussi mettre en place des mécanismes qui permettent à cette politique de perdurer. Il est essentiel que les couples, qui auront à élever leurs enfants pendant deux décennies, sachent que la politique familiale s’inscrit dans la durée, qu’elle est pérenne, donc qu’elle ne sera pas remise en cause chaque année.

En réalité, la politique famille est transversale : elle doit donc être prise en compte dans l’ensemble des autres politiques. Par exemple, la politique éducative doit prendre en considération des aspects touchant à la politique familiale. De même, il est essentiel d’avoir une politique d’aménagement du territoire en harmonie avec la politique familiale.

En respect du principe de subsidiarité et des situations démographiques contrastées selon les pays et les régions de l’Union européenne, il est logique que la politique familiale relève des États et non du niveau de l’Union européenne. Toutefois, dans ses différentes décisions, l’UE devrait considérer la dimension familiale, ce qui est largement oublié aujourd’hui.

En France, comme ailleurs, il y a deux attitudes que l’on rencontre. Une partie des chercheurs refusent de voir la réalité de l’hiver démographique ; ils réalisent alors des études pleines de contorsions afin de conclure implicitement que « tout va très bien, Madame la marquise » ou des études non essentielles. Cette attitude est souvent encouragée par les gouvernements qui préfèrent, eux aussi, cacher les vrais problèmes pour ne pas être accusés de ne pas chercher à les résoudre. Et donc les gouvernements français accordent d’importants financements à ce type de chercheurs. Heureusement il y a d’autres chercheurs, comme ceux qui contribuent aux revues Population & Avenir3 et Les analyses de Population & Avenir4, qui privilégient l’approche scientifique et analysent objectivement les évolutions démographiques.

Gérard-François DUMONT. Bien entendu, il n’y a jamais de fatalité. En conséquence, l’Europe pourrait connaître un printemps démographique si elle décidait d’aller dans ce sens. En effet, le nombre idéal d’enfants souhaité par les Européens est largement supérieur à la fécondité constatée. La politique familiale doit donc permettre ce libre choix vers le nombre idéal d’enfants. Cela suppose en priorité d’arrêter de se référer à des raisonnements malthusiens défavorables à l’accueil des enfants.

L’entretien original, en langue slovaque, est disponible ici.

  1. Gérard-François DUMONT, Géographie des populations – Concepts, dynamiques, prospectives, Paris, Armand Colin, 2018. https://www.cairn.info/geographie-des-populations–9782200623319.htm ↩︎
  2. Gérard-François DUMONT, Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses, 2007. ↩︎
  3. https://www.cairn.info/revue-population-et-avenir.htm ↩︎
  4. https://www.cairn.info/revue-analyses-de-population-et-avenir.htm ↩︎

Michèle Tribalat – Fécondité française : sur les traces de la fécondité espagnole ?

Le dernier bilan démographique de l’Insee1 a été accompagné, et c’est une excellente initiative, de la diffusion de tableaux, téléchargeables en format excel, non seulement sur la France entière mais aussi sur la France métropolitaine. Pour cette dernière les tableaux remontent jusqu’à 1946. En raisonnant sur la France métropolitaine, on évite les discontinuités de champ (avec ou sans Mayotte) et la profondeur historique est plus grande. La population estimée au 1er janvier 2023 est encore provisoire, ainsi que celle des années 2020 à 2022 et les soldes migratoires des trois dernières années. En janvier de chaque année, l’Insee procède à l’estimation de la population. Celle-ci est faite à partir des données d’état civil, qui sont connues avec précision, et des soldes migratoires que l’lnsee estime de façon provisoire. Ces derniers font la moyenne des soldes des trois dernières années dont les résultats sont définitifs. Ceux de 2020, 2021, 2022 sont ainsi estimés à 173 0002. Autant dire qu’il est encore plus imprudent d’en tirer des conclusions sur les migrations qu’il ne l’est pour les années antérieures présentant les estimations définitives.

2010 est l’année où l’on a observé le plus grand nombre de naissances depuis 40 ans. De 2010 à 2022, la France métropolitaine a perdu près de 119 000 naissances et « gagné » près de 111 000 décès. D’où la dégringolade du solde naturel (excédent des naissances sur les décès). En 2022, c’est le plus bas enregistré depuis 1946. Il n’y a eu que 32 000 naissances de plus que de décès (tableau ci-dessous). Vieillissement de la population3 et baisse de la fécondité expliquent cette dégringolade.

Le nombre de naissances diminue sous l’effet d’une baisse de la fécondité et de l’évolution du nombre de femmes en âge d’avoir des enfants. Cette+ dernière somme les évolutions contrastées des différents groupes quinquennaux d’âges qui reproduisent, approximativement, les hausses et les baisses du groupe d’âges précédent avec cinq ans de décalage, comme le montre le graphique ci-dessous sur lequel figurent les principaux groupes d’âges à la maternité.

Évolution du nombre de naissances, de l’indicateur conjoncturel de fécondité (ICF), et du nombre
de femmes âgées de 25-99 ans, de 30-34 ans et de 35-39 ans ainsi que leur totalisation (25-39 ans)
en France métropolitaine de 2010 à 2022. Base 1 en 2010.
Source : Insee.

2010 est aussi l’année où le nombre moyen d’enfants par femme (2,02) a été le plus élevé depuis très longtemps. Il faut, en effet remonter à 1974 pour trouver un nombre moyen d’enfants par femme supérieur à 2 en France métropolitaine (2,11). Il diminue doucement depuis 2010, jusqu’à un plateau en 2013-2014 à 1,97 enfant par femme. Cette tendance à la baisse s’accélère ensuite et le nombre moyen d’enfants par femme en 2022 est estimé à 1,76 (graphique ci-dessous). Si le confinement en raison de la pandémie de 2020 a pu freiner la fécondité, il ne faut pas en exagérer son effet. La baisse équivaut à peine à celle de 2015. Le rattrapage de 2021 est lui aussi bien modeste et ne mérite pas l’appellation de rebond utilisée par l’Insee. En effet, rebond suggère une reprise qui dure, ce qui n’est visiblement pas le cas.

Rappelons aussi que les chiffres pour les trois dernières années sont provisoires. La courbe avec les points bleus représente ce qu’aurait été l’évolution de l’ICF, au cours de ces trois années, s’il avait baissé en moyenne comme il l’a fait sur la période 2014-2019. Ce qui nous conduit à un nombre moyen d’enfants par femme équivalent à celui estimé par l’Insee en 2022. Si, comme l’écrit l’Insee, « la France est le pays de l’UE le plus fécond » en 2020, dernière année disponible à Eurostat, il serait sans doute plus exact d’écrire qu’elle est le pays le moins mal en point quant au niveau de sa fécondité.

Évolution de l’indicateur conjoncturel de fécondité en France métropolitaine de 2010 à 2022.

Source : https://www.insee.fr/fr/statistiques/6686521.

L’âge moyen des femmes à la naissance des enfants a augmenté de quatre ans en quarante ans (27 ans en 1981, 31 ans en 2021). En 2022, il est estimé à 31,1 ans par l’Insee.

Le graphique ci-dessous représente le nombre moyen d’enfants par femme pour différents groupes d’âges dont le cumul donne l’indicateur conjoncturel de fécondité, de 1971 à 2022. En 1971, en France métropolitaine, les femmes ont eu en moyenne 2,5 enfants par femme, dont 69 % étaient nés avant 30 ans. Alors que la fécondité atteinte avant 25 ans baisse de façon quasi-ininterrompue, le report sur les âges suivants laisse aux femmes âgées de 25-29 ans une fécondité qui se maintient relativement bien et une fécondité en hausse entre 30 et 34 ans jusqu’en 2007. Entre 1987 et 2007, ce sont les femmes âgées de 25-29 ans et de 30-34 ans qui participent le plus à la fécondité, soutenues en cela par les femmes âgées de 35-39 ans dont la fécondité s’est accrue presque continument depuis 1977. Après 2007, ce sont les femmes âgées de 30-34 ans qui participent le plus à la fécondité, mais sur une tendance légèrement baissière, cependant moindre que celle qui affecte la fécondité des femmes de 25-29 ans, laquelle se cumule à celle observée avant 25 ans. Ni le report à 35-39 ans ni la remontée de la fécondité à 40-44 ans ne sont suffisants pour contrarier la baisse de fécondité avant 35 ans. Le report toujours plus tard des naissances doit s’accommoder d’une fertilité déclinante avec l’âge. En 1971, les femmes avaient déjà eu 1,73 enfant en moyenne avant 30 ans. Ce n’est guère moins que le nombre moyen d’enfants des femmes âgées de 15-49 ans en 2022 (1,76).

Nombre moyen d’enfants par femme de différents groupes d’âges en France métropolitaine de 1971 à 2022.
Source : https://www.insee.fr/fr/statistiques/6686521.

Par ailleurs, il faut, à la lumière de cette évolution sur une cinquantaine d’années, relativiser le fameux « rebond » dont parle l’Insee pour 2021, minime à 30-34 ans et à peine visible à 35-39 ans.

D’après l’Institut de statistiques espagnol (Ine), les femmes ont eu en moyenne 1,19 enfant par femme en 2021. Les taux de fécondité par groupe d’âges retenus sont ceux communiqués par l’Ine à Eurostat pour les années 1971-2020, auxquels ont été ajoutés ceux de l’Ine pour l’année 2021. Ces données permettent de décomposer l’indicateur conjoncturel de fécondité par groupe d’âges de la même manière que pour la France. Avant d’y venir, il faut rappeler que la fécondité espagnole était encore de 2,9 enfants par femme en 1971, qu’elle a subi une chute vertigineuse jusqu’à 1,13 en 1998, pour remonter jusqu’à 1,44 en dix ans, avant de décliner à nouveau. Une chute beaucoup plus profonde et rapide qu’en France qui s’est accompagnée d’une augmentation de l’âge moyen à la maternité. Il est de 32,6 ans en 2021 contre 28,2 ans en 1980.

Si l’on regarde maintenant la participation des groupes d’âge à l’indicateur conjoncturel de fécondité, ce qui a différencié la France de l’Espagne, c’est d’abord la bonne tenue de la fécondité des femmes âgées de 25-29 ans, alors qu’elle a été divisée par 4,2 en près de cinquante ans en Espagne. Cette chute s’est conjuguée à celle non moins abrupte de la fécondité à 20-24 ans et celle à 30-34 ans jusqu’au milieu des années 1980. La remontée de la fécondité à 30-34 ans et à 35-39 ans contrebalance un temps la poursuite de la baisse de la fécondité aux âges plus jeunes et explique la remontée de l’ICF qui atteindra 1,44 enfant par femme en 2008. Mais cette compensation n’a qu’un temps et le plafonnement de la fécondité à 35-39 ans conjugué au repli de celle à 30-34 ans va ramener la fécondité espagnole en-dessous de 1,2 enfant par femme en 2020 et 2021. En 2010, la fécondité à 25-29 ans est passée en dessous de celle à 35-39 ans. Ce qui n’est pas le cas en France. Mais, en France, si la fécondité à 25-29 ans poursuivait sa tendance à la baisse, elle pourrait finir par rejoindre celle des femmes âgées de 35-39 ans, dont la marge de progression semble, quant à elle, bien étroite. Pour descendre à un niveau de fécondité aussi bas que celui de l’Espagne, il faudrait aussi que flanche la fécondité des femmes âgées de 30-34 ans qui est actuellement touchée par une légère baisse.

Si nous sommes, comme le répète l’Insee à longueur de publications, le champion de la fécondité dans l’UE, la situation française n’est cependant pas brillante. Nous serions bien inspirés d’interroger à nouveaux frais notre politique familiale et songer à ce qui pourrait être entrepris pour éviter que ne s’effondre la fécondité des femmes âgées de 25-29 ans et pour que la baisse de la fécondité des femmes âgées de 30-34 ans qui se profile ne s’approfondisse pas afin d’éviter ainsi de descendre la pente parcourue par nos voisins espagnols.

  1. Sylvain Papon, Bilan démographique 2022. L’espérance de vie stagne et reste inférieure à celle de 2019, Insee Première, n°1935, 17 janvier 2023. https://www.insee.fr/fr/statistiques/6687000#consulter. ↩︎
  2. (166 654 + 211 349 + 139 849)/3 = 172617, arrondi à 173 000. ↩︎
  3. Lequel accentue les effets du Covid sur la mortalité. ↩︎

Mélenchon et le vote immigré : le triomphe de Terra Nova ?

Cette stratégie n’était pas fondée sur une vue de l’esprit. L’enquête menée par le sociologue Vincent Tiberj dans le cadre de cette note démontrait que « l’auto-positionnement des individus révèle un alignement très fort des Français immigrés et de leurs enfants sur la gauche. Le rapport de forces gauche-droite y est extrême, de l’ordre de 80-20, voire 90-10%. Il se vérifie quelle que soit l’origine nationale, mais il est le plus massif pour les Français d’origine africaine (tant subsaharienne que maghrébine) et se renforce nettement pour la seconde génération par rapport à la première (de l’ordre de 10 points) »1.

Une telle surreprésentation constitue une opportunité toujours plus évidente pour le camp politique concerné, à la fois du fait de l’accélération des flux migratoires depuis la seconde moitié des années 1990 – documentée notamment par Michèle Tribalat – et de la plus forte natalité des populations issues de l’immigration. Entre 1998 et 2018, le nombre de naissances d’enfants dont au moins un des parents est étranger a augmenté de 63,6%, celui des naissances d’enfants dont les deux parents sont étrangers a progressé de 43%, tandis que les naissances issues de deux parents français diminuaient de 13,7%2.

Notons que la France est loin d’être le seul pays concerné par de tels constats. En effet, le vote à gauche de « minorités ethniques » au poids démographique grandissant semble être devenu une constante en Occident. Pour n’en citer qu’un exemple : au Royaume-Uni, lors de la dernière élection générale de 2019, l’Institut Ipsos MORI3 a établi que 64% des électeurs identifiés comme Black and Minority Ethnic avaient voté pour le Parti travailliste de Jeremy Corbyn, soit l’exact double de son score global (32%) ; seuls 20% d’entre eux avaient choisi le Parti conservateur, soit moitié moins que son résultat national de 43,6% qui lui a permis de remporter largement le scrutin.

Bien entendu, ce soutien structurel n’est pas « gratuit » ou irrationnel. Il se comprend comme le corollaire de propositions politiques favorables à la poursuite et à l’intensification de l’immigration dans ces pays, ainsi que d’une approche accommodante des enjeux soulevés par la gestion des différences culturelles et religieuses résultant de la sédentarisation des populations immigrées sur le sol des nations occidentales.

Dans le contexte français, ce positionnement était assumé sans faux semblant par Terra Nova, qui résumait ainsi sa « stratégie centrale » : « pour faire le plein, la gauche doit faire campagne sur ses valeurs, socioéconomiques mais surtout sur la promotion des valeurs culturelles qui rassemblent toutes les composantes de son nouvel électorat. Elle doit dès lors mettre l’accent sur l’investissement dans l’avenir, la promotion de l’émancipation et avoir un discours d’ouverture sur les différences, et sur une identité nationale intégratrice »4. Les naturalisations font même explicitement partie du calcul électoral : « ce sont entre 500 000 et 750 000 nouveaux électeurs, naturalisés français entre 2007 et 2012, qui pourront participer au prochain scrutin présidentiel »5, écrivait la fondation en 2011. Ajoutons que près de 4 millions de personnes ont acquis la nationalité française entre 1982 et 20196.

Une décennie plus tard, l’élection présidentielle du printemps 2022 semble avoir consacré la pertinence objective de cette combinaison. Non plus au bénéfice du PS et de la social-démocratie, mais du candidat Jean-Luc Mélenchon et de son « Union populaire », qui se sont positionnés de manière offensive sur ces thèmes.

Outre les coups d’éclat médiatiques, tels que la présence du mouvement à la controversée « Marche contre l’islamophobie » du 10 novembre 2019, cette priorité stratégique se retrouvait dans des propositions programmatiques précises sur l’immigration. Citons entre autres : « régulariser tous les travailleurs et travailleuses sans-papiers […] les étudiant·es et parents sans papiers d’enfants scolarisé·es […] régulariser automatiquement tout conjoint·e marié·e ou pacsé·e au titre du regroupement familial […] dépénaliser le séjour irrégulier et abolir le placement en centres de rétention administrative des enfants et de leurs parents […] faciliter l’accès à la nationalité française pour les personnes étrangères »7.

Si l’interdiction des statistiques ethniques par la jurisprudence du Conseil constitutionnel8 limite notre compréhension des résultats de cette stratégie, un faisceau d’indicateurs nous permet néanmoins d’affirmer sa réussite. Concentrons-nous sur deux d’entre eux :

  1. Le vote des électeurs de confession musulmane – marqueur notable de l’immigration depuis les années 1970 – tel que suivi par les instituts de sondage ;
  2. La confrontation entre les cartes du vote Mélenchon et celles des 0-18 ans d’origine extra-européenne, établies sur la base des données INSEE / France Stratégie.

Si l’immigration extra-européenne reçue en France depuis plusieurs décennies n’est pas exclusivement musulmane, il n’en demeure pas moins que « l’Islam est, en France, une nouveauté liée à l’histoire migratoire récente », comme le formule Michèle Tribalat9. D’après l’enquête Trajectoires & Origines conduite par l’INSEE et l’INED, 94% des musulmans déclarés âgés de 18-50 ans étaient immigrés ou enfants d’immigrés en 2008. Sur les 6% restants, environ la moitié étaient de parents musulmans, probablement des petits-enfants d’immigrés10. L’Islam constituait par ailleurs la principale religion déclarée par les immigrés et les enfants de deux parents immigrés11. Il est donc pertinent de s’intéresser au « vote musulman » pour mesurer l’impact de l’immigration sur les résultats du scrutin.

Le score de Jean-Luc Mélenchon auprès de ce segment religieux est peut-être la donnée la plus marquante de l’élection. Selon le sondage réalisé par l’IFOP12 en sortie d’urnes, 69% des votants de confession musulmane ont glissé un bulletin à son nom au premier tour de l’élection présidentielle. Ce score est d’autant plus impressionnant qu’il n’était que de 37% en 2017.

Notons aussi que les musulmans n’ont pas été plus abstentionnistes que la moyenne : 23% d’abstention au premier tour, contre 25,1% sur l’ensemble des inscrits. Au second tour et toujours selon l’IFOP, 85% des suffrages musulmans se sont portés sur Emmanuel Macron, contre 92% en 201713.

Au-delà des enquêtes et sondages, nous pouvons mobiliser les statistiques publiques relatives au pourcentage d’immigrés dans la population de chaque département, en comparant cela aux résultats électoraux dans ces mêmes aires territoriales.

L’exemple le plus frappant est évidemment la Seine-Saint-Denis, département caractéristique de la question migratoire, car 30,7% de sa population est officiellement immigrée au sens strict (née étrangère à l’étranger) d’après le recensement de l’INSEE14. Or Jean-Luc Mélenchon y recueille 49% des voix au premier tour – son record en métropole.

La tendance de vote est similaire dans la plupart des départements d’Île-de-France, où l’immigration est la plus élevée de tout le pays (hors Outre-mer) selon les mêmes données INSEE15 : Mélenchon arrive en tête dans le Val-de-Marne, le Val-d’Oise, et l’Essonne, et deuxième derrière Emmanuel Macron à Paris, dans les Hauts-de-Seine et les Yvelines.

Nous pouvons analyser cette corrélation plus précisément en observant les résultats au niveau des communes. En effet, grâce aux données INSEE / France Stratégie, que nous avions longuement analysées dans un article publié par Causeur en août 202116, nous disposons d’informations sur l’immigration dans les 55 plus grandes agglomérations du pays, et notamment sur la part des enfants immigrés ou enfants d’immigrés d’origine extra-européenne parmi les 0-18 ans en 2017. Cette donnée peut être comprise comme un indicateur du poids démographique de l’immigration extra-européenne dans ces territoires, et mise en relation avec les résultats à l’élection présidentielle.

Dans le département de la Seine-Saint-Denis, une concordance frappante semble apparaître : plus la proportion de mineurs nés d’immigrés extra-européens est élevée, plus le score de Mélenchon au premier tour est fort. Prenons les deux communes « extrêmes » du département au regard de la présence extra-européenne, ainsi qu’une commune intermédiaire :

  • À Gournay-sur-Marne, où seulement 18% des 0-18 ans étaient nés de parents immigrés extra-européens en 2017 (proportion la plus basse du département), le score de Mélenchon n’est que de 20% – soit un résultat proche de sa moyenne nationale.
  • À Rosny-sous-Bois, commune « intermédiaire » où la part d’enfants d’immigrés extra-européens parmi les 0-18 ans était de 46% en 2017, Jean-Luc Mélenchon reçoit 39% des voix en 2022.
  • À la Courneuve, où cette part de mineurs d’ascendance extra-européenne directe atteignait 75% (record du département) en 2017, Jean-Luc Mélenchon obtient en 2022 le score considérable de 64% des suffrages exprimés au premier tour.

Cette symétrie est particulièrement frappante lorsque l’on analyse les deux cartes ci-dessous.

Carte n°1 : Pourcentage d’enfants immigrés extra-européens par commune en 2017

Source : La ségrégation résidentielle en France (shinyapps.io) (Dans «composition sociale et démographique des quartiers» : Sélectionner «commune» pour le maillage de l’analyse, «Paris – Seine-Saint-Denis» pour l’unité urbaine, et «0-18 ans, enfant de parent immigré (hors Europe)» pour la catégorie).

Carte n° 2 : Pourcentage de suffrages exprimés pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle de 2022

Source : Présidentielle 2022: raz-de-marée de Mélenchon en Seine-Saint-Denis | Citoyens.com

Nous pouvons même aller plus loin et calculer la corrélation mathématique exacte pour les communes de Seine-Saint-Denis : la première variable étant la part d’enfants immigrés ou enfants d’immigrés d’origine extra-européenne parmi les 0-18 ans en 2017, et la seconde variable étant les scores de Mélenchon au 1er tour de l’élection présidentielle en 2022. On découvre ainsi une corrélation très élevée, à 91,6%, restituée dans le graphique ci-dessous :

On retrouve ces mêmes observations à Marseille, ville où Jean-Luc Mélenchon a obtenu en moyenne 31,2% des suffrages exprimés. Comparons trois arrondissements-témoins : celui où la présence extra-européenne est la plus forte, la moins forte, et un arrondissement intermédiaire.

  • Le 7ème arrondissement de Marseille est celui dans lequel le pourcentage de mineurs d’ascendance extra-européenne directe était le plus bas de la ville en 2017, à 21% ; Le score de Mélenchon y est de 22% en 2022, égal à la moyenne nationale.
  • Le 13ème arrondissement connaît une situation d’entre-deux, où 34% des 0-18 ans avaient des parents immigrés extra-européens en 2017. Mélenchon y recueille un peu plus de 30% des voix.
  • Le 3ème arrondissement est celui où la part d’enfants d’immigrés extra-européens parmi les 0-18 ans était le plus élevé à Marseille en 2017, à 63%. C’est aussi là que Jean-Luc Mélenchon réalise son meilleur score dans la ville, avec plus de 58% des voix.

Carte n° 3 : Pourcentage d’enfants d’immigrés extra-européens par commune en 2017 à Marseille

Source : La ségrégation résidentielle en France (shinyapps.io) (Dans «composition sociale et démographique des quartiers» : Sélectionner «commune» pour le maillage de l’analyse, «Marseille» pour l’unité urbaine, et «0-18 ans, enfant de parent immigré (hors Europe)» pour la catégorie). Pour une meilleure comparaison avec la carte suivante : garder seulement Marseille même en ne faisant pas apparaître les communes avoisinantes.

Carte n° 4 : Pourcentage de suffrages exprimés pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle de 2022, par arrondissement à Marseille

Source : les résultats au 1er tour des présidentielles dans tous les arrondissements de Marseille

Si les cartes paraissent parler d’elles-mêmes, il est aussi intéressant de calculer la corrélation exacte pour l’ensemble des arrondissements de Marseille. On obtient une nouvelle corrélation très nette, chiffrée à 88,9% :

Tous ces constats dressent le portrait d’une élection où le facteur migratoire a joué un rôle déterminant. La « stratégie centrale » de Terra Nova a été pleinement déployée par le candidat Mélenchon, qui ne l’a certes pas revendiquée (car associée par son origine au « social-libéralisme ») mais en a récolté les dividendes. Celle-ci s’appuie sur la dynamique démographique des populations issues de l’immigration, laquelle ne devrait cesser de s’amplifier « naturellement » sans mise en œuvre d’une volonté politique contraire.

Il est cependant permis de s’interroger sur les limites d’un tel positionnement tactique à moyen terme – en particulier sur les contradictions inhérentes à la « France de demain » telle que théorisée par le think-tank progressiste. L’IFOP révélait en 2019 que 63% des personnes de confession musulmane percevaient l’homosexualité comme « une maladie » ou « une perversion sexuelle », contre 10% chez les « sans-religion »17. Une étude de l’Institut Montaigne publiée en 2016 soulignait par ailleurs que les réflexes rigoristes étaient nettement plus fréquents chez les jeunes musulmans que parmi leurs aînés18.

Sera-t-il possible de faire cohabiter indéfiniment sous un même chapiteau électoral les tenants métropolitains des valeurs progressistes avec des votants de culture musulmane, en rupture marquée sur les sujets dits « sociétaux » ? Ceux-ci feront-ils toujours abstraction de ces considérations dans leur choix électoral, au profit du seul soutien apporté à l’immigration ?

  1. Terra Nova, op. cit., p.35 ↩︎
  2. Statistiques de l’état civil de l’INSEE et du document « T37BIS : Nés vivants selon la nationalité des parents (Union européenne à 28 ou non). Calculs : OID. https://observatoire-immigration.fr/natalite-et-immigration ↩︎
  3. House of Commons Library, “GE 2019: How did demographics affect the result ?”, 21 février 2020 (consulté le 15/07/2022) : GE2019: How did demographics affect the result? (parliament.uk) ↩︎
  4. <House of Commons Library, “GE 2019: How did demographics affect the result ?”, 21 février 2020 (consulté le 15/07/2022) : GE2019: How did demographics affect the result? (parliament.uk) ↩︎
  5. Terra Nova, op. cit. p.37 ↩︎
  6. Calcul OID sur la base des données INSEE – détails : (1) Observatoire de l’immigration et de la démographie sur Twitter : « LE SAVIEZ-VOUS ❓ 4 millions de personnes ont acquis la nationalité française entre 1982 et 2019. Comme ils ne sont alors plus étrangers, cela conduit certains à dire que « le nb d’étrangers est globalement stable » ! https://t.co/n2VtqkTpW0 » / Twitter ↩︎
  7. Site de campagne de Jean-Luc MÉLENCHON – « Migrations : pour une politique humaniste et réaliste » (consulté le 15/07/2022) : Migrations – Livret thématique – Mélenchon 2022 (melenchon2022.fr) ↩︎
  8. Décision n° 2007-557 DC du 15 novembre 2007, « Loi relative à la maîtrise de l’immigration, à l’intégration et à l’asile » (site du Conseil constitutionnel) ↩︎
  9. Michèle TRIBALAT, “Dynamique démographique des musulmans de France”, in Commentaire, Hiver 2011-2012, n°136 Musulmans 2008 – www.micheletribalat.fr ↩︎
  10. Trajectoires & Origines, INSEE-INED, 2008 ↩︎
  11. Trajectoires & Origines, op. cit. ↩︎
  12. IFOP, « Le vote des électorats confessionnels au 1er tour de l’élection présidentielle » : Le vote des électorats confessionnels au 1er tour de l’élection présidentielle (ifop.com)e ↩︎
  13. IFOP, « Le vote des électorats confessionnels au second tour de l’élection présidentielle » : Le vote des électorats confessionnels au second tour de l’élection présidentielle (ifop.com) ↩︎
  14. INSEE, op. cit. ↩︎
  15. INSEE, « Population immigrée selon les principaux pays de naissance en 2019 – Comparaisons régionales et départementales », 27 juin 2022 : Population immigrée selon les principaux pays de naissance en 2019 | Insee ↩︎
  16. Observatoire de l’immigration et de la démographie, « Immigration et démographie urbaine : les cartes à peine croyables de France Stratégie », Causeur, 24 août 2022 : Immigration et démographie urbaine: les cartes à peine croyables de France Stratégie – Causeur ↩︎
  17. IFOP, “Le regard des Français sur l’homosexualité et la place des LGBT dans la société, 24 juin 2019” : Présentation PowerPoint (ifop.com) ↩︎
  18. rapport-un-islam-francais-est_-possible.pdf (institutmontaigne.org) ↩︎