Hervé Le Bras : manque de sérieux ou mauvaise foi ?

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Cette tribune est née de la lecture d'un entretien accordé par le démographe Hervé Le Bras au Secours Catholique, pourtant censé « déconstruire les préjugés », au cours duquel celui-ci utilise un certain nombre d'arguments et de « techniques » qui nous paraissent relever au mieux de la mauvaise foi, au pire - parfois - de la malhonnêteté intellectuelle et d'un discours plus militant que scientifique. Ces techniques et arguments revenant souvent dans le débat public, il nous a paru intéressant d'y consacrer notre premier « OIDésinfox ». Il ne s'agit ainsi en aucun cas d'une attaque à l'encontre de la personne d'Hervé Le Bras.

Décryptage et analyse de ces subterfuges classiques fréquemment utilisés.

Première technique : raisonner à l’échelle la plus large possible afin de réduire l’importance apparente des phénomènes.

« A l’échelle européenne, on a un solde de 1,4 millions d’entrées et de sorties d’étrangers, ce qui est peu comparé aux 500 millions d’Européens ». L’arrivée d’immigrés se concentrant essentiellement sur un nombre restreint de pays – des pays comme la Slovénie, la Slovaquie, la Croatie, le Danemark, les pays Baltes, etc. n’accueillant qu’un nombre limité d’immigrés extra-européens, il n’y a pas réellement d’intérêt à prendre l’Union Européenne comme référentiel. Raisonner au niveau de l’UE-27 conduit à inclure dans les calculs des pays moins concernés par le phénomène migratoire…

Deuxième technique : toujours parler de flux et ne jamais parler de stocks !

Au cours de l’entretien, Hervé Le Bras multiplie les chiffres sur les flux sans jamais parler de stocks : il évoque ainsi 1,5 millions d’entrée d’immigrés au niveau européen, 190 000 entrées nettes d’immigrés en France, 160 000 demandes d’asile, etc. Quand évoque-t-il les stocks ? Jamais.

Un stock correspond à l’accumulation dans le temps de flux annuels. Pour parler de façon imagée, prenons une bouteille d’une contenance d’un litre et remplie à moitié. En y ajoutant 10 centilitres d’eau (flux), peu de chose se passent. Au bout du sixième ajout, pourtant, la bouteille déborde.

Parler uniquement des flux conduit ainsi à ignorer les phénomènes passés. Ainsi, dire que 200 000 immigrés arrivent sur le territoire n’est pas la même chose que 200 000 immigrés arrivant sur le territoire pendant 10 ans, ce qui en représente potentiellement 2 millions d’individus. En la matière, la France connaît depuis plusieurs décennies - années 1970 - des arrivées importantes et croissantes d'immigrés, ce qui a pour conséquence une transformation majeure de sa population.

Que peut-on dire donc dire sur les stocks ? En France, environ une personne sur 10 est immigrée, c’est-à-dire née étrangère à l’étranger, ce qui représente 6,5 millions de personnes et les deux-tiers d’entre elles ne sont pas originaires d’Europe. Plus d’une personne sur 10 est descendant d’immigré, c’est-à-dire ayant au moins un parent immigré, ce qui représente 7,5 millions de personnes supplémentaires. En considérant l’origine immigrée jusqu’aux grands-parents, près d’un tiers de la population des moins de 60 ans était d’origine immigrée en 2011, selon les calculs de la démographe Michèle Tribalat.

La réalité est ainsi très différente de celle évoquée par Hervé Le Bras.

Troisième technique : recourir abusivement à la notion de solde ou comment mélanger les torchons et les serviettes.

« Le solde de personnes en plus en France est de 60 000. C’est peu de choses » selon Hervé Le Bras. Qu’est-ce qu’un solde ? C’est une soustraction. En l’espèce, le solde migratoire constitue la différence entre les entrées sur le territoire national et les sorties de celui-ci ; solde que l’on peut affiner en distinguant par exemple solde des immigrés et solde des nationaux. Hervé Le Bras a tout à fait raison de s’intéresser au solde des immigrés : il note ainsi que si 260 000 cartes de séjour ont été distribuées en 2019, 70 000 immigrés ont quitté le territoire ce qui fait une arrivée nette de 190 000 immigrés. Là où le bât blesse, c’est lorsque le démographe évoque un « solde de 60 000 personnes ». En faisant cela, Hervé Le Bras mélange volontairement des phénomènes qui n’ont pas de rapports entre eux afin de minimiser la situation migratoire française. Que signifie ce chiffre ? Il signifie qu’en 2019, 190 000 immigrés (en soustrayant ceux des immigrés déjà présents qui sont repartis) supplémentaires sont arrivés en France alors que dans le même temps, 130 000 Français ont quitté le territoire. En clair, la France est un pays extrêmement attractif pour les immigrés et répulsifs pour les Français qui sont nombreux à quitter le pays – parmi lesquels de nombreux jeunes fortement diplômés (nous y consacrerons bientôt un article sur notre site). Peut-on ainsi réellement dire que c’est « peu de choses » ?

Quatrième technique : ne pas s’intéresser aux dynamiques et évolutions, ou les minimiser.

Commentant l’évolution des entrées régulières, le démographe explique : « les entrées régulières, c’est-à-dire le nombre de cartes de séjour distribuées, connaissent une augmentation modérée : de 220 000 en 2010 à 260 000 en 2019 ». En réalité, il s’agit d’une augmentation de 20% du nombre de cartes de séjour distribuées, ce qui est tout sauf « modéré ». Si l’on prend pour référence l’année 2008, où 184 000 titres de séjour avaient été délivrés, cela représente une augmentation de 41% ! Concernant les autres formes d’immigration (asile, mineurs étrangers, etc.), celles-ci augmentent encore plus vite – nous y reviendrons.

Ainsi, si l’analyse de la situation présente devrait nous conduire à identifier une situation extrêmement tendue, l’analyse des évolutions passées ainsi que des tendances et perspectives nous conduit inévitablement à un constat alarmant.

Cinquième technique : l’abandon de toute forme de sérieux, aussi appelé je-m’en-foutisme.

Au cours de l’entretien sont évoqués les demandeurs d’asile. Reconnaissons tout d’abord à l’interviewé la franchise de reconnaître l’explosion de leur nombre entre 2010 et 2020 lorsqu’il dit « c’est plutôt le nombre de demandes d’asile qui s’est accru de 60 000 par an dans les années 2010 à 120 000 l’an dernier ». Pour être précis, il convient de noter que sur dix ans, entre 2008 et 2018, les demandes d’asile en France ont quasiment triplé (+192% entre 2008 et 2018). Concernant les mineurs étrangers isolés – ou supposés mineurs puisque, lorsqu'ils sont évalués, une majorité se révèle être majeur et parfois largement – la France en compte 40 000 et l’Assemblée des départements de France (ADF) estime à plus de cent le nombre d’arrivées quotidiennes de ces mineurs sur le territoire français.

A peine prononcées, les réalités sont néanmoins aussitôt euphémisées. « Mais le taux d’acceptation n’est que de 40 % » précise ainsi Hervé Le Bras à propos des demandeurs d’asile, se gardant évidemment de dire que les reconduites à la frontière de demandeurs d’asile n’obtenant pas le statut de réfugiés ou la protection subsidiaire sont minimes… On estime en effet que moins d’une obligation de quitter le territoire français sur 5 est exécutée !

Enfin, sur la question des clandestins, le démographe ne prend même plus la peine d’argumenter : « on estime d’autre part qu’environ 30 000 sans-papiers entrent chaque année en France, ça n’est pas énorme ». Là encore, Hervé Le Bras raisonne en termes de flux sans évoquer les stocks. Plusieurs centaines de milliers de clandestins vivraient aujourd’hui en France dont 150 000 à 400 000 dans le seul département de la Seine-Saint-Denis selon un rapport parlementaire de 2018 et ce alors même que 30 000 d’entre eux seraient « régularisés » chaque année.

Que retenir ?

Alimentée par des flux migratoires croissants depuis des décennies, la situation migratoire française est aujourd’hui critique : 260 000 immigrés sont ainsi arrivés l’an passé sur le territoire ; 160 000 demandes d’asile ont été formulées ; plus d’une centaine de mineurs étrangers arrivent chaque jour sur le territoire depuis début 2020, venant alimenter le stock de 40 000 mineurs étrangers pris en charge au titre de l’aide sociale à l’enfance ; plusieurs dizaines de milliers de clandestins pénètrent par ailleurs chaque année sur le territoire national. Et ces flux se répètent année après année, de façon croissante pour la plupart d'entre eux. Dans le même temps, chaque année, 120 000 Français (en décomptant ceux qui reviennent), soit l’équivalent de la ville de Metz, quittent le territoire national !

Pour une analyse exhaustive, il conviendrait d’évoquer l’autre composante qui exerce une influence sur la démographie française : la natalité et en particulier la natalité due à l’immigration. Nous renvoyons le lecteur vers l’article que nous y avons récemment consacré. Citons simplement deux chiffres pour donner un aperçu au lecteur des tendances à l’œuvre : en 2018, près d’un tiers des enfants nés (31,4%) ont au moins un de leur parent né à l’étranger ; en 2016, un nouveau-né garçon sur cinq (18,8%) portait un prénom d’origine arabo-musulmane contre environ 0% jusqu’aux années 1960.

Moins d’un tiers des Français a confiance dans les statistiques sur l’immigration selon le baromètre de la confiance des Français réalisé par le CEVIPOF et OpinionWay. On les comprend. Cessons de leur mentir.

Concluons en citant la démographe Michèle Tribalat qui écrit sur son blog :

« La qualité d'une donnée doit être évaluée en fonction de la manière dont cette donnée a été produite et non de la satisfaction idéologique qu'elle procure ».

Cet effort de qualité – et de vérité – est celui qui anime l’OID.